La Chambre des députés autorise l’impeachment et offre le spectacle


La Présidente Dilma a perdu une bataille capitale pour la préservation de son mandat.

Le dimanche 17 avril à 23h47 la chambre basse du Parlement brésilien a proclamé le résultat final : 367 votes en faveur de la destitution, 137 contre, sept abstentions et deux absences.

Les supporters et militants qui suivaient la séance de vote en face du congrès étaient séparés par le « mur de la honte », des plaques de métal alignées tout le long de l’esplanade des Ministères pour éviter des affrontements.

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© Mehdi Cheriet

En regardant le Congrès, il y avait à gauche les supporters de Dilma et à droite les pro-impeachment. Pour un profane cette division de l’espace, délibérée ou pas, pouvait se résumer à un clivage idéologique entre les rouges de gauche et les jaunes de droite. Les pauvres et les riches.

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Or, il n’en est rien, les classes sociales se mélangeaient dans un camp comme dans l’autre. Même si les syndicats ou les militants associatifs étaient prédominants du coté gauche, on pouvait voir de nombreux jeunes et moins jeunes de la classe moyenne venus apporter leur soutien à la Présidente ou tout simplement à l’État de droit.

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© Mehdi Cheriet

Du côté des pro-impeachment habillés aux couleurs nationales, il y avait à première vue une foule à majorité blanche de la classe moyenne hostile au PT ou excédée par la corruption de la classe politique. Ce constat rapide pouvait nous induire à tomber dans des préjugés qui étaient démentis par la présence de personnes censées être de l’autre côté du mur.

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© Mehdi Cheriet

Pour passer d’un rassemblement à l’autre, la police sur les dents avait autorisé les journalistes à circuler le long d’un petit corridor encadré par des barrières. Ce privilège permettait à l’observateur de voir les deux atmosphères. Du côté du PT, il y avait cette résignation des supporters d’une équipe qui était donnée perdante à dix contre un. Plus le vote approchait, plus les visages se fermaient. Il était important de soutenir la Présidente même si les chances étaient quasi nulles.

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Pour les pro-impeachment, la confiance régnait, le climat était plus festif à mesure qu’approchait l’heure H. Lorsque les caméras filmaient, les manifestants houspillaient la Présidente et la bande de corrompus qu’il fallait traîner en prison.

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© Mehdi Cheriet

La chaleur intense de Brasilia et la longue attente n’avait pas dissuadé les citoyens à affirmer leur opinion devant ceux qui détenaient les clés du processus de destitution. Il fallait être présent en ce moment historique.

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La nuit tombée les grands écrans commençaient à diffuser les premières images du vote avec un différé entre le son et l’image.

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La séance de vote a duré 6 heures dans une ambiance folklorique qui contrastait avec la solennité des lieux. Des députés sans envergure ont profité de ce moment historique pour arracher un moment de gloire sur les écrans du Brésil. Certains élus venaient annoncer leurs votes drapés dans la bannière de leurs États respectifs, d’autres déclinaient le nom de leurs épouses et enfants sans évoquer le motif qui justifiait la destitution.

Ainsi nous avons eu droit à de véritables perles dans le camp de favorable à l’impeachment :

« Pour la famille quadrangulaire, je vote oui » référence à une église évangélique.

« Joyeux anniversaire Ana, ma petite fille »

« Ces bandits veulent détruire la famille brésilienne en proposant aux enfants de changer de sexe… »

« Canailles, canailles, canailles !!! »

« Pour mon petit-fils Pedro »

« Pour la paix de Jérusalem, je vote oui »

« Pour les maçons » (francs-maçons)

« Pour la rénovation charismatique »

« Pour ma mère nega Lucimar »

« Honte, honte, honte, dégage Dilma »

« Je veux envoyer une bise, je n’ai pas mentionné mon fils. Paulo Henrique, je t’embrasse.» Un député distrait revenu au micro après avoir voté.

« Pour les militaires de 64 (référence au coup d’État de la même année) »

« Coup d’État ! Coup d’État ! Coup d’État ! Coup d’État ! Vous savez à quoi ça fait penser ? A une diarrhée verbale que plus personne ne supporte »

« Pour les médecins brésiliens »

« Pour la nation évangélique »

« Pour Sandra, pour Érica, pour Vítor, pour Jorge, et pour mon petit-fils qui va naître »

« Avec la bénédiction du grand architecte de l’univers »

« Pour mon fils qui porte mon nom, Luis Lauro »

« Pour ma mãezinha » terme affectueux pour maman.

« Pour ma maman qui est à la maison avec ses 93 ans »

« Pour tous les courtiers en assurance »

Dans le groupe opposé à la destitution, un député affligé avait choisi d’ironiser sur la tournure du vote :

« Je croyais être venu pour une réunion politique, mais je vois qu’il y a ici que de bons maris et de bons pères ».

Une parlementaire en colère voulait mettre l’accent sur l’imposture de ses collègues :

« Je n’ai jamais vu autant d’hypocrisie réunie au mètre carré. Dire que l’on veut voter contre la corruption en voulant imposer comme Président de la République Michel Temer et Eduardo Cunha comme vice-président est d’une hypocrisie sans limites » les deux hommes mentionnés sont cités dans des affaires de corruption.

Par ailleurs, sur les 48 députés poursuivis en justice pour détournement de fonds public, blanchiment d’argent, association de malfaiteurs ou corruption, 40 ont voté en faveur de la destitution.

Le bouquet final revient à la députée Raquel Muniz qui lors de la session de vote avait demandé la fin de la corruption et rendu un hommage appuyé à son mari, maire d’une ville de l’État de Minas Gerais.

Le lendemain du vote, son mari a été arrêté par la police fédérale, pour prévarication, détournement de fonds et fraude aux marchés publics.

Inutile de préciser que l’élue avait voté en faveur de l’impeachment.

 

Article publié le 19 avril sur le  journal Liberté

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« Coxinha et Mortadela »


La polarisation, qui atteint son sommet aujourd’hui, s’illustre par les nombreux raccourcis qui servent à désigner les adversaires. Il y a les pro-impeachment et les pro-Dilma, les coxinhas  (que l’on pourrait traduire par les petits salés servis dans les fêtes de la classe moyenne supérieure, c’est aussi une autre appellation pour les BCBG) et les mortadelas (mortadelle avec du pain, sandwichs que l’on retrouve dans les rassemblements de gauche), les #foraDilma #foraPT  (dégage Dilma, dégage le PT) et les #nãovaitergolpe  (il n’y aura pas de coup d’État), le rouge (couleur du Parti des travailleurs) et l’auriverde  (or et vert, couleurs nationales monopolisées par les opposants). Les varandas gourmet (balcons de la bourgeoisie) et les Bolsa Familia (bourse-famille fait référence aux bénéficiaires des aides sociales).

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Comment en est-on arrivé là ?

Tout commence en 2014, la Présidente Dilma est réélue de justesse au deuxième tour. Le parti au pourvoir et ses alliés sont éclaboussés par des scandales d’une ampleur jamais vue.

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La Présidente Dilma Rousseff  © Mehdi Cheriet

Cette élection ne sera pas sans conséquence, la société brésilienne bascule dans une sorte de guerre d’opinion qui impose de choisir son camp.

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La présidente, fragilisée, qui ne peut compter sur ses alliés, n’est pas une bête politique, elle ne sait pas ou ne veut pas composer avec des adversaires rompus aux coups bas et aux manœuvres stratégiques. Cela provoquera un début de mandat laborieux avec un Congrès hostile.

Cela nous amène aux deux principaux cerveaux du processus de destitution. Le president de la chambre des députés, Eduardo Cunha et le vice-Président de la République, Michel Temer. Le premier est un politicien roublard, empêtré dans de nombreux scandales de corruption, le second et un calculateur froid, souvent comparé au majordome machiavélique qui sévit dans les manoirs hantés.

Le point d’achoppement avec l’opposition débutera réellement en février 2014 avec l’élection du président de la chambre des députés. Dilma refusera de faire alliance avec le sulfureux Eduardo Cunha et imposera un candidat du PT qui sera largement battu. Au contraire de Lula, Dilma ne sait pas faire preuve de souplesse pour atteindre ses objectifs. Elle n’écoutera pas les conseils avisés des politiciens et ira à l’affrontement dans un contexte très défavorable.

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La crise économique s’invite au débat, qu’elle soit conjoncturelle ou structurelle, cette récession réduira la marge de manoeuvre d’une Présidente déjà affaiblie par les affaires touchant ses plus proches collaborateurs.

Eduardo Cunha qui voulait sceller un pacte avec la présidence afin de lui éviter l’ouverture de procès en corruption, décide de se venger et accepte d’ouvrir une procédure de destitution.

Le fruit est mûr, les opposants n’ont plus qu’à le cueillir. Un prétexte est trouvé par une équipe de juristes. Peu importe la fragilité des arguments, l’opinion n’en a cure, il s’agit avant tout d’un procès politique.

« Le crime de responsabilité fiscale » est déniché dans la Constitution fédérale. Selon les opposants la Présidente aurait maquillé les comptes en empruntant auprès des banques publiques pour dissimuler les déficits budgétaires.

Or, cette pratique a été employée par les prédécesseurs de Dilma et par la plupart des gouverneurs des États qui lui sont opposés.

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Le processus de destitution culmine ce dimanche avec le vote de la chambre des députés qui devra recueillir les deux tiers des députés (soit 342 voix sur 513) avant d’être soumis à l’approbation d’un Sénat majoritairement opposé à la Présidente.

Article écrit sur Liberté le 17 avril 2016

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Interview d’un juge brésilien : Pedro Valls Feu Rosa, Président du Tribunal de justice de l’Etat d’Espirito Santo (Journal Liberté)


Article publié dans le journal Liberté

Le magistrat Pedro Valls Feu Rosa préside le Tribunal de l’un des Etats les plus violents de la fédération brésilienne. L’Etat d’Espirito Santo, petit Etat du sud-est du Brésil, est leader dans l’assassinat de femmes et d’adolescent dans un pays qui se distingue déjà par sa grande violence.

Le président du Tribunal a décidé dès sa prise de fonction, le 15 décembre 2011, de donner un nouveau souffle à une institution discréditée par la corruption et l’inertie. Deux initiatives ont marqué son administration, l’établissement d’un torturomètre et le lancement d’un bouton de panique pour les femmes.

Dans cet entretien, Pedro Valls Feu Rosa, évoque les difficultés d’un magistrat aux prises avec une culture établie depuis décennies. Celle de la violence domestique et des mauvais traitements dans les prisons brésiliennes.

© Mehdi Cheriet

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Comment vous est venue cette idée de bouton de panique ?

La juge Herminia Azoury me l’a suggérée. J’ai tout de suite mesuré l’importance de cette idée et des retombées en matière de services. J’en ai donc parlé au maire de la capitale (Vitoria) qui lui aussi a saisi – dans la seconde même – la dimension de cette suggestion. On est passé à l’acte sans attendre.

N’est-ce pas utopique de vouloir combattre un mal structurel avec des moyens limités ?

C’est évident que dans des conditions précaires, la lutte contre n’importe quel crime, n’importe quel mal, est très difficile. Il faut néanmoins souligner que cette idée est simple et économe. Et j’y crois justement pour ces deux raisons. Cela permet de surmonter les difficultés dues au manque des structures. Le problème de la violence domestique contre les femmes est différent du combat traditionnel que l’on mène contre le crime. C’est un type de crime perpétré dans les maisons, sans témoins. Voilà pourquoi ce mal est présent partout dans le monde.

La violence domestique n’est donc pas l’apanage du Brésil. Les pays les plus riches souffrent de ce fléau, sans trouver de solution. C’est même un problème spirituel, l’espèce humaine a beaucoup avancé technologiquement, mais son âme n’a pas accompagné cette évolution. Paradoxalement, nous vivons encore dans un monde très primitif. C’est une vérité qui fait tache dans un environnement technologique très avancé. La principale qualité de ce projet est justement d’être présent là où la justice n’a jamais été : à la maison. Cela n’a jamais été rendu possible par la justice nord-américaine, européenne, japonaise, australienne… personne n’a jamais pu placer un contrôleur dans la maison pour enregistrer et  produire des preuves. En ce sens, nous allons faire quelque chose qui ne dépend pas de structures onéreuses.

« La principale qualité de ce projet est justement d’être présent là où la justice n’a jamais été : à la maison »

 

La violence domestique ne serait-elle pas finalement la conséquence d’une violence générale qui touche en premier lieu les personnes vulnérables ?

Je vois la violence domestique comme un sous-produit de l’espèce humaine. Prenons l’exemple de la Suisse, un pays qui présente un des plus hauts niveaux de développement humain, j’ai lu l’interview d’un député suisse qui disait en substance que la violence domestique est comparable au crime organise quant à son aspect nuisant. Et cela se déroule dans un pays où il n’y a pas un déficit de structures, où la société est organisée, assistée. Ce n’est donc pas une question d’environnement, mais bien une question de progrès civilisationnel. Nous sommes encore – et je le répète – très primitifs. Nous voulons aller sur Mars alors que nous n’arrivons même pas à cohabiter dans nos propres maisons.

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© Mehdi Cheriet

L’État d’Espirito Santo est l’un des États le plus violent du Brésil, si ce n’est pas le plus violent, comment vous comptez pallier la faillite de l’exécutif dans ce domaine ?

C’est un problème de longue date. La Police militaire a aujourd’hui  moins de soldats qu’elle n’en avait il y a quinze ans. Nous partons déjà avec un handicap pour la sécurité publique. La police civile ne dialogue toujours pas – comme elle pourrait le faire – avec le Parquet et le Pouvoir judiciaire. D’ailleurs, aucun des trois ne dialogue comme il devrait le faire. Le management incohérent des ressources disponibles finit par engendrer toute cette violence. Il reste un long chemin à parcourir et cela passe nécessairement par un dialogue ouvert franc et sans a priori, entre la Justice, le Parquet et la Police. Je signale que cette conclusion n’est pas à moi. Il y a quelques années à l’invitation du gouvernement brésilien, William Bratton, (le chef de la police qui  pacifié les deux métropoles New York et Los Angeles), avait présenté un diagnostic qui allait dans ce sens : le manque de coordination et de collaboration entre les diverses composantes du système de sécurité publique brésilien contribue à l’augmentation de la criminalité. La police ne dialogue pas avec le Parquet et ne dialogue pas avec le pouvoir judiciaire. Le combat contre le crime perd donc de son efficacité.

Torturomètre, démocratisation de la justice, transparence, bouton de panique. Autant d’initiatives qui tendent à démontrer que vous voulez briser la loi du silence. Est-ce suffisant dans un État qui cumule tous les maux du Brésil ?

Non ! Ce n’est pas suffisant ! Je n’arrête pas de répéter que ce problème, qui est surtout d’ordre culturel, n’est pas propre à l’État d’Espirito Santo, mais touche tout le Brésil. Nous avons besoin de rompre avec cette mentalité du « laisse tomber », du « c’est comme ça ». Je vous donne un exemple parlant: tous les sept jours, quatre Brésiliens sont lynchés dans les périphéries de nos grandes villes. Un professeur de l’Université de São Paulo a réuni vingt mille cas de lynchage. Et sur ces vingt mille cas, il y a eu seulement une condamnation. Cela signifie que le peuple brésilien commence à se faire justice, de façon pratiquement libre, pratiquement autorisée. Une autre étude indique que seulement 1% des crimes commis dans les rues arrivent jusqu’au monde des lois. C’est un tableau terrible. Quand nous parlons de torture, j’affirme, sans avoir peur de me tromper, qu’il existe au Brésil une culture où tout est admis quant à un certain type de personnes. Et tant que l’on n’aura pas changé cette mentalité, nous n’atteindrons pas le niveau idéal de civilité que l’on attend d’un pays comme le Brésil. Notre mission est de lancer le débat. Sommes-nous et avons-nous été un pays réellement chrétien ? À quel niveau de développement spirituel se trouve le Brésil ?

 

« tous les sept jours, quatre Brésiliens sont lynchés dans les périphéries de nos grandes villes »

 

Mais n’est-ce pas le rôle de l’Église de dénoncer toute cette violence ?

Les églises participent à la lutte contre la violence à travers des campagnes de fraternisation. Ce travail incombe aux églises, au pouvoir judiciaire, à l’ordre des avocats, à la société civile organisée. C’est un travail pénible parce que l’on se bat contre une culture établie. Je disais ce matin que seulement 0,4% des hommes espagnols estiment que la violence domestique contre les femmes est un problème grave. Nous luttons donc contre une pratique mondiale établie il y a peut-être des siècles, voire des millénaires.

 

« seulement 0,4% des hommes espagnols estiment que la violence domestique contre les femmes est un problème grave »

 

Les dénommées « Geôles de Paulo Hartung »  (ex-gouverneur de l’État d’Espirito Santo) dénoncées à l’ONU, ont mis en lumière l’horreur du système carcéral de l’État. Avez-vous à cette époque éprouvé un sentiment de honte en tant que citoyen, en tant que juge ?

La situation du système pénitentiaire au Brésil et dans notre État n’est pas bonne depuis des décennies et c’est pour cela que je ne vais pas me restreindre à une seule période. J’ai honte de ce qui se passe dans les prisons brésiliennes ! Il n’y a pas une seule semaine où nous ne lisons pas dans les journaux des dénonciations des tortures. J’ai déjà écrit plusieurs articles dans la presse locale et même nationale et internationale sur la question de la torture dans les prisons brésiliennes. J’ai toujours trouvé cette pratique inadmissible et j’affirme qu’il y a une culture permissive dès lors qu’il s’agit d’un prisonnier. Un jour, ce même prisonnier réintégrera la société, est-ce que cela vaut la peine qu’il revienne pire que lorsqu’il a été arrêté ? Serait-ce la manière la plus intelligente d’appréhender ce problème ? Je ne vois donc pas un épisode isolé, je vois un historique très grave de violation des droits de l’homme dans notre État et sur tout le territoire national.

Mais qui continue jusqu’aujourd’hui…

Dans l’État d’Espirito Santo, nous commençons à voir une amélioration, mais nous sommes bien loin de ce que je considère comme le minimum acceptable pour un regard civilisé, et cette même situation se répète au niveau national. La situation de la torture est tellement grave dans le monde que même les États-Unis – le pays le plus puissant du monde, théoriquement le plus avancé – ont légalisé la torture. Cela nous ramène au thème du début : le développement spirituel de l’humanité n’a pas accompagné le développement technologique.

 

« nous sommes bien loin de ce que je considère comme le minimum acceptable pour un regard civilisé »

 

Vous avez fait appel à l’organisation Human Rights Watch pour accompagner les cas de torture ? Il n’y a pas d’ONG brésilienne capable de jouer ce rôle ?

Ces organisations existent, qu’elles aient une grande ou une plus petite projection sociale, mais elles se heurtent au même problème : la culture du tout est permis contre un prisonnier. Souvent, elles reçoivent le label de « défenseur des bandits », et ce label les isole, les mettent en position défavorable. Pour ces raisons, les entités étrangères arrivent plus facilement à atteindre des résultats.

 

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© Mehdi Cheriet

 

Avez-vous obtenu des signes encourageants de la part du pouvoir central ?

On remarque qu’il existe au sein du gouvernement fédéral une forte volonté pour mettre fin aux cas de torture et de violence domestique. Il existe des programmes sérieux, des actions énergiques, mais ce problème de grande ampleur ne peut être résolu par un seul gouvernement, par une seule personne, ou par une seule administration. Chacun doit apporter sa contribution pour atteindre un résultat satisfaisant. Le gouvernement fédéral vient de lancer la « Maison de la Femme Brésilienne », une initiative merveilleuse qui a pour but d’accueillir et d’orienter dans des maisons spécialisées les femmes victimes de violence. Est-ce qu’elle sera présente dans chaque municipalité brésilienne ? Non. Par manque de temps et peut-être par manque de moyens. Cela dépendra de l’aide des maires, des municipalités locales, des gouverneurs, des tribunaux. C’est une initiative trop imposante pour être mise en place par une seule administration, il faudra nécessairement réunir les forces, car nous sommes devant à une question culturelle.

Vos adversaires vous prêtent des ambitions politiques  en raison de votre exposition médiatique. Seriez-vous tenté par cet univers ?

Je ne sais pas qui a lancé cette rumeur, il y a sûrement un manque d’information, car je n’ai pas assez d’annuités pour prendre la retraite, je n’aurais pas de quoi vivre. Quand j’ai entendu ces « fuchicos » (commérages) pour la première fois, je suis allé dans la presse pour démentir ces histoires. Je veux juste accomplir ma mission. Je suis triste de voir à quel point le pouvoir judiciaire est faible face à la réalité des rues. Je me sens frustré de voir le très bas niveau civilisationnel de mon pays autour de ces questions prosaïques. Tout ce que je veux c’est accomplir mon devoir. En tant que magistrat de la chambre criminelle cela me fait mal de voir que le procès d’un prêtre assassiné attend son jugement depuis trente ans. D’autant plus que nous avons fait un travail collectif pour sortir des armoires des procès qui attendent leur jugement depuis vingt ou trente ans. Cela me fait de la peine de voir des rapports sur la corruption rester lettre morte. Si je peux faire ma part de travail, je le ferais. Mon mandat se termine en décembre, je passerai la présidence à un autre collègue et je prie Dieu pour que le confrère qui me succédera fasse aussi sa part.

Mais en tant que politicien vous pourriez peut-être changer les choses ?

Non. Chacun a son arène. La mienne est judiciaire et c’est dans celle-là que je vais travailler. Dans huit mois, je serai de retour à la Chambre criminelle. Après des vacances méritées, je continuerai ma vie en ayant accompli mon devoir, tout au moins je m’efforcerai de le faire.

 

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Brésil : lancement d’un bouton de panique pour les femmes (Journal Liberté)


04.02.13 - Antonio Cosme - Entrega botão do pânico (23)

Article publié dans le journal Liberté

L’État d’Espirito Santo compte le plus grand nombre de femmes assassinées au Brésil. Selon l’institut Sangari, en 2012 on enregistrait 9,8 homicides de femmes pour 100 mille habitants. Dans ce classement macabre, le Brésil occupe la 7e place parmi 87 pays recensés par l’ONU.

Ce n’est donc pas un hasard si le Tribunal de justice d’Espirito Santo a décidé de lancer le 15 avril un outil qui fera la différence dans la protection des femmes victimes de violence.

Le dispositif de sécurité préventive (DSP) appelé bouton de panique a été présenté dans la salle plénière du tribunal, en présence des représentants de la société civile, des responsables politiques, des professionnels de la sécurité publique et du pouvoir judiciaire.

Trois des dix femmes initialement choisies pour recevoir le bouton de panique se sont présentées à la solennité. L’une d’elles, M. 36 ans, n’a pu retenir ses larmes lorsqu’elle a reçu des mains du président du tribunal le précieux dispositif.

“Ce sont 16 années de souffrance. J’ai été battue par mon ex-mari. Il a été arrêté et emprisonné après voir tenté de me tuer avec un tournevis. Après deux ans et sept mois de prison, il venait me menacer sur mon lieu de travail et a fini par m’attaquer dans un supermarché. Pris en flagrant délit il a été de nouveau arrêté. Aujourd’hui, il est libre et continue de me menacer, en dépit des mesures de protection judiciaires. Avec ce bouton de panique, je pense qu’il n’aura plus le courage de s’approcher de moi ”.

Dans une salle attenante à la salle plénière, Priscilla, une étudiante en droit de 21 ans, est soumise au feu des questions des journalistes. À l’évocation de son lieu de résidence, les journalistes relèvent son profil atypique. Pas de doute, l’élégante jeune femme est issue d’un milieu aisé de la capitale, Vitoria. C’est sans appréhension et en dépit des risques encourus qu’elle s’exposera aux photographes et aux caméramans. Le lendemain, son visage fera la une des médias locaux.

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© Mehdi Cheriet

Neuf mois après la séparation, son ex-compagnon l’a agressée à proximité de son domicile. “Il n’a jamais été très doux, mais pas non plus agressif, il s’est révélé quelques mois après notre séparation. Le premier mois, il a commencé par des pressions psychologiques. Il me menaçait de mort si je ne revenais pas avec lui. Il me suivait partout, me surveillait en permanence. J’étais l’otage d’une situation désespérée. Jusqu’au jour de l’agression”.

Priscilla a eu droit à une mesure de protection d’urgence peu après avoir dénoncé son agresseur à la police. “Je suis heureuse d’avoir pu bénéficier de ce dispositif. Ce mécanisme arrive au bon moment, pour moi et pour tant d’autres victimes. Le bouton de panique va inhiber l’agresseur et protéger les femmes menacées ainsi que leurs proches”.

Vitoria, la capitale de l’État d’Espirito Santo, sera la première ville à tester ce projet pilote.

Toutes les femmes qui se trouveront sous la menace d’un agresseur soumis à une interdiction d’approcher pourront actionner le bouton de panique. Le temps de réaction de la police ne devrait pas dépasser dix minutes selon les autorités.

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Comment fonctionne le bouton de panique ?

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Une fois actionné, le bouton de panique permet à un centre de contrôle lié à la garde municipale de Vitoria, d’écouter, d’enregistrer et de localiser par GPS la potentielle victime. Tous les enregistrements audio sont conservés dans une banque de données mise à la disposition de la justice.

Quatre patrouilles Maria da Penha (nom de la loi relative à la violence familiale) spécialement crées pour agir contre ce type de crime seront opérationnelles.

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Cet outil discret coutera 80 réais l’unité (environ 30 euros). Afin d’éviter les déclenchements intempestifs, l’utilisatrice aura à maintenir le bouton appuyé durant 3 secondes pour donner l’alarme.

La distribution des boutons de panique obéit à des critères bien précis. Les victimes qui recevront le l’équipement par le biais d’une ordonnance de protection judiciaire seront informées sur le fonctionnement et les conséquences qu’induit l’utilisation du bouton de panique.

Le président du tribunal de justice, Pedro Valls Feu Rosa, a souligné lors de la conférence de presse que l’idée était de créer un mécanisme de prévention qui inhibe la violence. “Avec ce projet pilote, nous voulons faire beaucoup mieux que combattre le crime, nous voulons le prévenir”.

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© Mehdi Cheriet

Les autorités judiciaires prévoient de distribuer 100 unités jusqu’à la fin du mois d’avril et d’étendre le dispositif aux 4500 femmes qui bénéficient de mesures de protection judiciaires dans l’État d’Espirito Santo. S’il aboutit à des résultats probants, d’autres États de la fédération brésilienne adopteront le bouton de panique.

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Les pèlerins d’Abadiania (Journal Liberté)


Article publié dans le journal Liberté.

À travers ce reportage, le lecteur est invité à se délester de ses bagages, pas n’importe lesquels, ceux que l’on traîne partout. Ceux qui influent sur nos jugements et nos valeurs. Armés de nos certitudes, nous ne pouvons réellement saisir la souffrance des autres. C’est pourquoi nous avons décidé, comme des millions de personnes, d’aller chercher la vérité dans les entrailles du Brésil.

Pour se rendre à Abadiania, une ville localisée à 115 km de Brasilia, dans les hauts plateaux, il faut emprunter la BR 060, une route fédérale à deux voies qui se prolonge jusqu’à la frontière du Paraguay.

© Mehdi Cheriet

 Cette localité poussiéreuse au climat sec et chaud se situe à l’intérieur de l’État de Goias. Avec plus de trente auberges, des commerces et une grande concentration d’étrangers, Abadiania est à l’image des villes sorties de nulle part, tout en contraste.

 Jardin des anges, Bel Horizon et Sœur soleil, Sœur lune, les pousadas (auberges) aux noms ésotériques affichent complet. Une chambre est retenue dans la pousada Lumière divine, l’une des rares à avoir encore des places. Mon arrivée coïncide avec celle d’un couple d’Allemands. L’accueil est chaleureux, l’employée d’humeur guillerette nous fait visiter les lieux avec le sourire. Nous traversons un charmant jardin. Sur le gazon, des galets forment une spirale au pied des chaises longues, deux manguiers imposants distribuent de l’ombre sous une chaleur intense.

Avant d’accéder à la chambre, nous passons par un patio couvert. Une grande table est dressée pour le déjeuner, un groupe de gringos (étrangers) vêtus de blanc attendent les plats en buvant du thé. Sur la façade, deux panneaux en liège détaillent en anglais les horaires de réfection et le règlement de la maison. Des symboles mystiques et des portraits sont accrochés aux murs.

La chambre qui m’est proposée est spartiate, mais propre. Il serait injuste de se plaindre, le prix du séjour en pension complète est imbattable. Premier réflexe à 32 degrés, chercher l’interrupteur qui déclenchera le ventilateur accroché au plafond.

Qu’est-ce qui pousse tant d’étrangers à traverser les océans, et à renoncer à leur confort, pour séjourner dans une petite ville du centre du Brésil ?

Cette municipalité rurale de quinze mille habitants recèle un « trésor » corpulent d’environ un mètre quatre-vingts. Joao Teixeira de Faria, 69 ans, plus connu sous le nom de Joao de Deus ou John of God. Cet homme, quasi illettré, né à Cachoeiro de Fumaça, dans l’État de Goias, est l’un des médiums les plus réputés au monde.

Selon ses propres statistiques, près de 9 millions de personnes venues de vingt-deux pays se sont rendues à Abadiania pour se soumettre à des chirurgies spirituelles, une pratique de plus en plus défendue au Brésil.

Anonymes et célébrités se bousculent dans la Casa Dom Inacio pour espérer une guérison ou soulager leur âme. L’ex-président Lula ainsi que de nombreuses vedettes locales ou internationales comme Shirley MacLaine ont bénéficié des soins de Joao de Deus. L’une des dernières vedettes à avoir fait le voyage fut la célèbre présentatrice américaine, Oprah Winfrey.

Le parcours très balisé commence et se termine dans la propriété de douze mille mètres carrés, la Casa de Dom Inacio, située dans la partie neuve de la municipalité. Le portail bleu s’ouvre sur un complexe qui compte un centre de guérison, un parking, une cantine, une cafétéria, une librairie, une pharmacie, une aile administrative et des jardins. Les constructions sont peintes en bleu et blanc. Les intérieurs sont décorés de portraits religieux empruntés à l’imagerie catholique, de photos de Joao de Deus, de cristaux et de divers objets holistiques.

Le médium reçoit trois fois par semaine, le mercredi, le jeudi et le vendredi de 8 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 heures. Pour entrer dans cet « hôpital spirituel » il faut se vêtir de blanc. Vous êtes orienté vers le kiosque où vous remplissez une fiche pour obtenir un billet gratuit, classé selon un protocole précis : première fois, seconde fois, révision ou remerciement. Ensuite, vous êtes conduit dans le hall principal, une sorte de grand patio où sont disposées des chaises en plastique, pour y faire une première prière et recevoir des instructions.

 

© Mehdi Cheriet

 À 8 heures précises commence la file qui mène à la première salle des « courants ». Il en existe trois qui sont autant de filtres avant d’accéder au médium.Cette pièce est destinée à nettoyer l’énergie de ceux qui passent par cette salle. Des bénévoles se chargent de donner des instructions en anglais et en portugais : « Ne croisez ni les bras, ni les jambes, fermez les yeux et concentrez-vous. Laissez les entités faire leur travail… ».

© Mehdi Cheriet

Les curieux se font immédiatement remarquer par des bénévoles aux aguets. Un responsable de salle se présente sur le champ pour me faire remarquer que j’interromps le courant d’énergie : « — Fermez les yeux et décroisez les jambes, vous perturbez l’énergie collective.

— Mais je…

— Chuuut ! »

Comment expliquer à ce monsieur qu’un reportage se fait rarement les yeux fermés ?

Pour déjouer l’attention des bénévoles, je garde les yeux mi-clos et évite de croiser les jambes. Trouver une position confortable lorsque l’on n’est pas équipé de coussins moelleux ou de repose-tête est une gageure. La dureté des bancs en bois vous fait vite trouver le temps long. Après m’être imprégné de l’ambiance de la salle des courants, je  décide de présenter mon laissez-passer de journaliste. Un assistant me conduit en silence dans une seconde pièce en forme de L, la salle de l’Entité, celle où l’on reçoit les adeptes et les conseille.

Les personnes assises paumes tournées vers le haut, toutes de blanc vêtues, sont plongées dans une méditation profonde. Certaines d’entre elles portent des masques de sommeil ou des bandeaux blancs. Le profane ne peut qu’être impressionné par la gravité du lieu. Beaucoup des personnes présentes sont atteintes de maladies incurables.

© Mehdi Cheriet

 On m’indique un siège, je m’assois en silence, toujours les yeux mi-clos en essayant d’épouser la gestuelle des personnes présentes. Une musique douce accompagne la méditation.

 Ma place est privilégiée, car située face au siège du médium. Dans le centre névralgique de la pièce se déploient une rangée de fauteuils confortables occupés par des adeptes et une sorte d’autel composé de tournesols, de cristaux, de triangles, de portraits religieux, de statuettes et de divers objets mystiques.

La chaleur commence à être étouffante, est-ce dû à la puissance de l’énergie collective ? Non rien de surnaturel. Les chuchotements des bénévoles qui nous parviennent jusqu’aux oreilles indiquent qu’une panne impromptue a coupé les climatiseurs et les ventilateurs. Mes voisins imperturbables sont plongés dans le recueillement. Sur ma droite, les respirations fortes et les quelques ronflements révèlent que la fatigue et le décalage horaire ont eu raison de certains adeptes.

Une vingtaine de minutes plus tard un bruissement venant du fond de la salle se fait entendre. Les bénévoles gagnés par la nervosité vont et viennent. Le médium Joao de Deus avance à pas de loup. Habillé en blanc, légèrement voûté, il scrute l’assemblée en marquant des pauses pour échanger avec ses assistants. Arrivé à hauteur du fauteuil surmonté d’un triangle, il retire ses chaussures avant de s’asseoir et poser ses pieds nus sur un coussin.

Une file d’attente se met en place pour recevoir les recommandations. Un condensé de l’humanité, composé de femmes, d’enfants, d’hommes, valides ou invalides, de toutes nationalités, attend patiemment son tour. De petits groupes constitués par affinités linguistiques se forment à l’intérieur de la queue. Chacun de ces groupes est accompagné d’un guide chargé de faciliter la rencontre avec le médium.

© Mehdi Cheriet

Une par une, les personnes sont entendues, observées et orientées. Certaines se présentent avec la photo d’un proche. Les chanceux ont un peu plus de temps pour expliquer leur cas, mais pour la plupart des patients, l’audience n’excède pas une minute. Avant de prononcer un mot, il arrive que l’intensité de son regard bleu profond se fixe sur une personne pendant de longues secondes.

© Mehdi Cheriet

Joao de Deus prescrit des remèdes à base de passiflore (une plante qui a des vertus calmantes), en griffonnant machinalement sur un bloc de papier, puis indique à ses collaborateurs d’un coup de menton la marche à suivre. Le patient est invité à revenir dans l’après-midi ou à se rendre dans la salle de chirurgie.

© Mehdi Cheriet

 

La pièce où sont pratiquées les interventions se situe dans le fond de la salle des Entités. Les personnes soumises aux traitements doivent suivre des procédures bien précises. Ceux à qui il a été prescrit une chirurgie spirituelle recevront une transmission d’énergie à l’aide d’un médium suivie d’une méditation.

Les chirurgies visibles sont pratiquées avec parcimonie et dans la majorité des cas sur des personnes habituées des lieux.

Joao de Deus introduit, sans anesthésie et sans asepsie, une pince chirurgicale longue de 15 cm dans la fosse nasale ou racle le globe oculaire avec un couteau de cuisine. Le patient n’émet aucun gémissement et semble n’éprouver aucune douleur. Les chirurgies durent en moyenne trois à quatre minutes, mais peuvent aller jusqu’à un quart d’heure.

© Mehdi Cheriet

 

© Mehdi Cheriet

Après l’intervention, le malade est emmené sur un fauteuil roulant dans la salle de récupération. Et doit se soumettre à une série de recommandations : travail spirituel et gélules de passiflores, repos complet durant huit jours, abstinence sexuelle pendant quarante jours et régime sans porc, sans tabac, sans alcool et sans poivre.

Les chirurgies les plus communes de la Casa de Dom Inacio sont pratiquées dans le globe oculaire ou dans les fosses nasales avec du coton imbibé d’eau fluidifiée (eau bénite), mais il arrive que le médium fasse de petites incisions, ces dernières pratiquées avec précaution sont plus rares, compte tenu de la législation brésilienne.

Joao de Deus demande toutefois aux malades de ne pas abandonner la médecine conventionnelle. Il est fortement conseillé au patient de continuer son traitement tel quel. « Les prescriptions du médium ne remplacent, ni n’interfèrent en aucun cas avec les médicaments personnels ».

Son credo répété à l’envi consiste à dire que ce n’est pas lui qui guérit mais Dieu à travers les entités.

Le médium ne fait payer ni les consultations, ni les interventions. Seules les boîtes de 175 gélules à base de passiflore sont vendues au prix de 50 réais (environ 20 euros) ainsi que les bouteilles d’eau fluidifiée qui ne coûtent pas plus cher que l’eau achetée dans un magasin.

À l’heure du déjeuner, une nouvelle file se forme à l’extérieur du hall principal pour recevoir une assiette de soupe. Cette distribution gratuite est comprise dans le traitement. L’ambiance est  détendue, les personnes se dispersent dans les jardins verdoyants de la Casa et s’assoient autour des tables en bois pour boire leur soupe de légumes. C’est aussi le moment idéal pour interviewer ces pèlerins d’un nouveau genre.

 

© Mehdi Cheriet

Je reconnais un homme efflanqué d’une trentaine d’années, la peau mate et les yeux sombres. Il avait défilé quelques heures plus tôt avec la photo d’un proche. Le visage fermé, assis sur un muret, il semble attendre quelqu’un : « Bonjour, vous venez d’où ? » Celui-ci ne semble pas comprendre l’anglais, son accent m’est cependant familier. Je repose la question en arabe dialectal, son visage se détend :

« — Je viens de Tunis…

— Je suis journaliste, je fais un reportage sur Joao de Deus. Ne vous inquiétez pas, vous resterez anonyme. Comment avez-vous entendu parler de Joao de Deus ?

— Par le biais d’un ami qui m’a parlé de cet homme qui guérit par l’esprit. Je suis venu avec la photo d’un proche qui est atteint d’une maladie… »

Sa gêne est perceptible, il rechigne à raconter son histoire. Après quelques hésitations, l’arrivée providentielle de son ami le libère d’un entretien qui semble raviver sa douleur. Hafid, tunisien lui aussi, est nettement plus extraverti. Il reprend sur le champ le fil de la discussion :

« Je travaille entre Tunis et Paris, j’ai entendu parler de l’homme des miracles qui soigne avec les plantes par le biais d’une personne qui m’avait raconté l’histoire de sa mère et de ses amis. Je suis venu une première fois et Jean de Dieu m’a demandé de revenir encore deux fois. Maintenant, c’est la troisième et dernière fois. J’ai une maladie au niveau du ventre. Je ne me sens pas totalement guéri, mais il y a une amélioration. De toute façon, j’ai évité l’opération. La maladie ne disparaît pas comme ça, il n’a pas le bâton magique, il faut du temps pour ça. »

Il regarde son ami et poursuit :

« J’ai emmené au Brésil mon ami qui est très pieux, c’est un hadj. Je lui ai fait comprendre que lorsqu’on est malade rien ne nous empêche d’aller voir un médecin juif ou chrétien. Ici, c’est la même chose. Il est toujours réticent, maintenant il veut rentrer. Moi aussi je suis croyant. Il ne voulait pas méditer dans la salle, je lui ai dit de réciter des versets du Coran. »

Persuadé des bienfaits de la Casa, il raconte l’histoire d’un médecin tunisien qui l’avait accompagné lors de ces précédents voyages :

« Lorsque je suis venu la deuxième fois, un ami architecte avait emmené son fils accidenté. Ce chirurgien chevronné, qui était très sceptique, était venu pour contrôler le processus. Il devait séjourner une semaine, il est finalement resté deux semaines. Il a même assisté à une opération des yeux. Il en est resté bouche bée. Avec un simple couteau de cuisine, il racle l’œil. »

Pour montrer sa bonne foi, Hafid tend son iPhone et diffuse la vidéo de l’intervention qui a sans doute contribué à convaincre son compagnon de venir au Brésil :

© Mehdi Cheriet

 

« Le chirurgien avait d’abord assisté à l’incision d’un crâne. Il y avait des points de suture et le sang n’avait pas coulé, pourtant la tête est très vascularisée. Jean de Dieu avait demandé s’il y avait un médecin dans l’assistance et le guide a désigné le chirurgien. Il l’a fait venir et a éclairé avec une lampe de poche une seconde intervention. Micro en main, le chirurgien faisait part de son étonnement. Muni d’un couteau de pain, Jean de Dieu a raclé l’œil droit et gauche d’un patient, sans faire couler une seule goutte de sang. Depuis le médecin a envoyé pas mal de monde. Il a fait venir ici des patients atteints de maladies incurables. Le plus important est de croire. Jean de Dieu dit que ce n’est pas lui qui guérit, c’est Dieu. Vous savez, ici les consultations et les chirurgies sont gratuites… »

Il est interrompu par son ami, resté silencieux jusque-là :

« Le billet pour le Brésil est cher, oui ça coûte de l’argent… », dit-il, en faisant la moue. Ce voyage a manifestement pesé lourd sur ses finances.

Hafid réplique sèchement : « Quand on veut se soigner, il n’y a pas d’argent qui tienne ».

Dans les allées du jardin, les personnes habillées de blanc conversent dans toutes les langues. Julia, une femme menue aux yeux bleus, le sourire accroché aux lèvres, se tient debout près de la cafétéria. Son badge indique qu’elle est liée à un groupe francophone.

Thérapeute de profession, elle partage son temps entre la Suisse et le Brésil.

« Je suis guide depuis neuf ans, et c’est la 43e fois que je viens ici. J’étais l’une des premières guides francophones. J’ai découvert Joao de Deus en 2001, en visionnant une vidéo. J’ai entendu comme une voix intérieure qui me disait de venir ici. Pourtant je n’étais pas malade. Cette voix était tellement forte que deux jours plus tard j’avais réservé mon billet d’avion pour le Brésil. »

 Julia dit avoir vu des guérisons, même des miracles :

« J’ai vu des médecins, scanner en main, avant et après la maladie, qui ne comprenaient rien du tout. Le vrai miracle ici, c’est que les gens changent complètement, ils trouvent le chemin de vie qu’ils avaient perdu. Ils repartent transformés. Pour la guérison, on ne peut rien promettre, ça prend du temps. On peut pratiquement promettre la transformation. Moi je dis toujours que c’est une vraie machine à laver, avec prélavage, lavage et essorage. Oui, ça peut même être très désagréable, surtout la première et la deuxième semaines. Toutes les émotions que l’on a enfouies au fond de soi dans la vie quotidienne ressurgissent ici. Et là, on peut nettoyer. »

Un thérapeute devenu guide peut-il être traversé par des doutes ? Julia n’élude pas et se sert du scepticisme pour expliquer la transformation spirituelle des plus réfractaires.

« Des doutes ? Bien sûr. On est tous des saint Thomas (saint patron des chrétiens qui persévèrent dans la foi tout en connaissant le doute). Heureusement ! Le doute permet d’aller plus loin encore. J’ai vu beaucoup de sceptiques venir ici. Certains disent : “Je n’en ai rien à cirer, moi j’accompagne ma femme et c’est tout. Je ne crois à rien de tout ça. Je suis cartésien. J’ai des petits bobos de rien du tout”. Ils repartent totalement retournés et ouverts. Il y a une ouverture des cœurs. Les gens reviennent une fois par année en disant que c’est la meilleure chose qu’ils aient jamais faite. Il y a beaucoup d’ingrédients ici. Énormément de souffrance. Beaucoup de gens viennent pour la guérison physique, c’est clair. Mais souvent, lorsque vous restez avec le groupe, au cours de deux à trois semaines, ce n’est plus le corps qui est important. La maladie passe au deuxième, voire au troisième plan. C’est le développement spirituel qui prend le dessus. »

Même l’effet placebo avancé par de nombreux scientifiques lui permet de rebondir : « Un effet placebo ? Peut-être, mais alors un super placebo. À recommander à tout le monde. »

Joao de Deus, aux yeux de Julia, n’est finalement qu’une courroie de transmission à visage humain :

« C’est un transmédium, un homme extrêmement simple. C’est un homme, comme vous et moi, avec ses défauts. C’est un excellent médium qui a été choisi très jeune. Il sait à peine lire et écrire. Les gens qui viennent ici sont des pèlerins. Il n’y a pas de religion dominante. Évidemment, c’est un pays catholique. On fait des prières, mais c’est un support comme la musique. C’est ouvert à toutes les religions jusqu’aux athées. Moi, je n’ai pas de religion, mais je crois à beaucoup de choses. Ici, on retrouve sa foi. »

Une brise agréable souffle sur la Casa, des personnes en profitent pour méditer sur des bancs en bois sur lesquels sont apposées des plaques en forme de cœur. Ainsi, nous pouvons y lire des invitations au relâchement comme « Lâcher prise », « Gratitude et amour », ou les prénoms de certains des donateurs.

© Mehdi Cheriet

© Mehdi Cheriet

 

Sur un des sièges situés face à la terrasse panoramique est assise Anna-Maria, une guide irlandaise originaire de Dublin :

« Mon groupe est parti il y a deux semaines, c’est un grand honneur d’accompagner des personnes à travers ce processus à Abadiania. Plusieurs d’entre elles viennent avec des maladies sérieuses, d’autres dans mon groupe – le groupe dernier – sont venues en quête de développement spirituel. C’est très émouvant de témoigner et d’être partie prenante de ce processus. »

Anna-Maria, la cinquantaine élégante, yeux clairs et cheveux d’un blanc éclatant, parle avec une douce intonation de sa première expérience à Abadiania :

« C’est très curieux. Je faisais partie d’un groupe de théâtre et nous avons eu un projet culturel à Rio. La conférence à laquelle on participait durait quatre jours. Je me suis demandé ce que j’allais faire après la conférence. Mes amis et le groupe allaient en Amazonie. J’avais déjà entendu parler de Joao de Deus dans le passé. Je suis donc venue toute seule pour rester une semaine. »

Ce séjour lui aurait apporté un réconfort spirituel qui ne l’a plus quittée :

« Cette expérience m’a ouvert le cœur. Je me suis un peu sentie dans ma maison spirituelle. Peu de temps après, je suis revenue pour un séjour de deux semaines. Et de façon très étrange, après ce séjour, j’avais fait des réservations pour y revenir. Entre-temps, on m’a diagnostiqué un cancer. Ça m’a profondément secouée parce que mon mari était décédé d’un cancer et j’ai pensé, voilà je suis ici en vie, y a-t-il un sens à tout ça ? Cela m’a éveillée à toutes ces questions existentielles, et peut-être poussée à vivre de façon différente. Même si j’étais déjà sur un chemin de quête spirituelle, d’une certaine façon j’étais préparée à revenir ici. »

 Anna-Maria reconnaît toutefois avoir suivi un traitement conventionnel pour guérir de son cancer :

 « Même si j’ai beaucoup hésité à suivre la médecine conventionnelle, j’ai néanmoins subi une intervention et un traitement en Irlande et suis ensuite venue ici faire plusieurs mois de méditation. »

Selon la guide irlandaise, la tête joue un rôle primordial dans la guérison :

« Vous avez deux personnes qui ont le même diagnostic. Si le médecin dit à l’une qu’elle n’a que six mois à vivre et à l’autre qu’il y a un potentiel de cure et qu’elle va recevoir le meilleur traitement possible, cette dernière aura une programmation mentale différente qui la poussera à faire de son mieux pour vivre. La tête a une très grande influence sur la guérison ou sur la récupération. Je crois à cela. Quand on vient ici avec une structure intellectuelle très académique ou scientifique, on est vite déstabilisé. »

Mais la guide nie vouloir convaincre les profanes de l’efficacité du traitement :

« Je pense qu’il faut recouper les informations pour arriver à ses propres conclusions. Je n’ai jamais essayé de convertir quiconque à quoi que ce soit. Je pense que les personnes ont besoin de venir expérimenter ce qui leur est proposé et après laisser les esprits faire leur travail. Mais je peux affirmer que toutes les personnes de mon groupe durant ces dernières années ont vécu une transformation dans leur vie. Et pas toujours d’un point de vue physique. J’ai aussi eu une amie très proche qui a eu un cancer et est décédée. Pourquoi ai-je survécu et pas elle ? Bon, à la fin, nous allons tous mourir… »

Elle ne semble cependant pas inquiétée par le caractère éphémère de ce nouveau type de tourisme religieux. La doctrine spirite est bien ancrée au Brésil.

« Je ne sais pas s’il y a un plan B. C’est une région très pauvre et tout un monde s’est développé autour du travail de la Casa. Mais je vois que le spiritisme fait partie de la culture brésilienne et j’imagine que quelqu’un d’autre prendra la relève. Il y a plusieurs centres de spiritisme au Brésil. On entend souvent parler des Philippines où il y a des personnes qui font des chirurgies spirituelles. Dans d’autres cultures comme en Irlande, le septième fils du septième fils reçoit le don de guérison et de seconde vue. »

Et de conclure avec une voix douce et assurée :

« Mon voyage continue même si maintenant je suis guérie, il y a un voyage intérieur perpétuel pour trouver Dieu. Aujourd’hui, une partie de mon parcours consiste à accompagner d’autres personnes et à les soutenir à travers ce processus. »

À l’entrée du hall, un groupe de femmes discute en français. Je me présente et pose une première question. Mouvement de recul et regards en coin, l’une d’elles semble plus disposée à parler. Croit-elle aux guérisons ? Cette jeune Parisienne aux cheveux bouclés et au visage diaphane répond de façon laconique :

« Je ne crois pas, je sais… »

Était-elle sceptique avant d’arriver à la Casa ?

« Non, je n’étais pas sceptique. J’ai entendu parler de Joao de Deus par le bouche-à-oreille. J’ai reçu beaucoup plus que je ne le pensais. J’ai aussi compris beaucoup de choses. De l’amour que nous devons nous porter les uns, les autres. Ici, on le ressent très fort, les gens sont souriants, il y a beaucoup de joie, beaucoup d’espoir, les gens ressortent transformés… »

Un sourire énigmatique met fin à l’entretien.

Rendez-vous est pris pour un entretien avec le directeur de la Casa.

Derrière un bureau méticuleusement rangé, un homme affable, la soixantaine dégarnie, m’invite à prendre un siège avec une voix de baryton.

Avant de démarrer l’interview, le directeur administratif me demande de signer une déclaration prohibant tout usage commercial des photos prises dans le périmètre de la Casa. Ainsi que toute divulgation ou commentaire qui peut laisser croire que Joao de Deus est un magicien, un sorcier ou un guérisseur.

Les entretiens et l’accompagnement des traitements ne peuvent être réalisés qu’avec l’assentiment des personnes concernées.

La déclaration est signée en deux exemplaires.

L’interview peut commencer.

 Hamilton Perreira, manager de la Casa : « Il n’y a pas de substitut… »

 Quelle est votre fonction ?

Je suis administrateur général de la Casa. Je m’occupe de la partie externe : cantine, bibliothèque, pharmacie, manutention, laboratoire et pharmacie.

Vous êtes salarié ou volontaire ?

Fonctionnaire de la Casa.

Comment êtes-vous arrivé à ce poste ?

Il y a trente-quatre ans, j’étais le maire de la ville d’Abadiania, et Joao faisait son travail à Anapolis (une ville voisine). À cette époque-là, il y avait une persécution des religieux et de quelques médecins du Conseil Régional de Médecine contre Joao. Sur indication du maire d’Anapolis, qui était également un ami, Joao est venu s’installer dans notre municipalité.

Et c’était donc dans un petit endroit, de l’autre côté de la rue, à la Casa de Dom Inacio, que j’ai connu Joao de Deus. Presque trente ans plus tard, il m’a proposé de venir travailler avec lui.

 Il n’y avait rien ici ?

Non, rien. Il a commencé dans une petite maison, là-bas. Et après ça s’est élargi avec des tentes en toile. D’ailleurs, toute cette partie de l’autre côté de la rue n’existait presque pas.

Qu’est-ce que vous diriez à une personne qui rejette les cures réalisées par Joao de Deus ?

Je pense qu’il y aura toujours des personnes sceptiques. Ici, on a l’habitude de dire que les gens viennent ici pour l’amour ou pour la douleur. Moi, par exemple, je suis catholique. Il y avait beaucoup de choses ici auxquelles je ne croyais pas. Et c’est après mon arrivée, quand j’ai commencé à voir le travail de la Casa, que j’ai réalisé que la Casa n’était pas une concurrente de la médecine traditionnelle, mais un partenaire. Et la médecine aussi aujourd’hui commence à accepter la partie spirituelle comme un partenaire dans le traitement. Ils peuvent travailler ensemble. Ces personnes sceptiques viendront peut-être un jour à cause de la douleur. Et si par leur mérite elles obtiennent une guérison, elles penseront alors de façon différente. Mais dans toutes les religions, dans tous les secteurs, il y aura toujours des personnes qui n’accepteront jamais ceci. C’est normal.

Il y a des personnes de toutes les religions qui fréquentent la Casa ?

Oui, chacun est bienvenu indépendamment de ses croyances ou convictions religieuses. D’ailleurs, des prêtres, des sœurs et des pasteurs fréquentent la Casa.

Joao de Deus a été reconnu par l’Église catholique ?

Non, l’Église catholique ne l’accepte pas, comme aucune autre d’ailleurs. L’Église catholique – comme la plupart des églises et principalement la catholique (dont je suis membre) – est très conservatrice. Elle n’accepte pas ce genre de choses. Mais certains catholiques – ou parce qu’ils sont dans le besoin, ou parce qu’ils fréquentent et connaissent le centre – n’ont pas de réticence. Mais l’Église, sur son piédestal, ne l’admettra pas ça de sitôt.

Et les autorités brésiliennes ?

La Constitution en vigueur depuis 1988 – notre Constitution brésilienne – a donné une grande liberté de culte. Il est évident qu’aujourd’hui les chirurgies avec incision sont évitées pour ne pas offenser la médecine conventionnelle. Alors, la plupart des chirurgies, ou presque toutes les chirurgies, sont réalisées de façon spirituelle, pas besoin d’avoir des incisions pour que les gens ressentent des effets. En ce sens, il n’y a plus d’atteinte à la législation brésilienne.

Mais il y a une existence officielle, une association ou une entité derrière Joao de Deus ?

Il y a une entité légalement constituée. C’est un centre spirituel constitué avec tous ses droits et obligations. Nous respectons toutes les obligations légales : prestation de comptes, ressources, etc. En revanche, nous n’avons jamais demandé à faire valoir nos droits. Une organisation philanthropique par exemple nous permettrait de jouir de certaines exemptions fiscales. Nous ne l’avons pas encore demandé, non pas parce que la Casa ne mérite pas cette accréditation, mais parce que le médium Joao ne veut pas bénéficier de ces exemptions. Financièrement, il n’y a aucune participation d’aucun gouvernement. Hormis le médium Joao et les personnes qui fréquentent la Casa, personne n’aide la Casa Dom Inacio.

 Quel est le culte qui vous pose plus de problèmes ? Les évangéliques ou les catholiques ?

 À Abadiania, ce sont les catholiques, aussi incroyable que cela puisse paraître. Mais c’est cyclique, car les prêtres changent tous les deux ou trois ans et parfois arrivent certains prêtres qui se montrent très critiques, en particulier les plus jeunes, qui finissent leur formation sans avoir encore beaucoup d’expérience de vie. Mais les prêtres plus âgés appellent au respect de l’autre.

 Quel est le plus grand succès de Joao de Deus ?

On ne connaît pas l’ampleur de son succès. Le principal indicateur est le nombre de personnes qui viennent de tous les pays du monde. Nous n’avons même pas de site Internet. Quelques pousadas ont un site Internet. Le succès de Joao de Deus est dû aux évènements qui ont lieu pendant le travail accompli, non seulement ici, mais au Brésil et dans d’autres pays.

 Il a été interviewé par Oprah Winfrey. Après son émission, il y a eu une augmentation de la fréquentation ?

 C’est une émission à forte crédibilité, c’est sûr qu’il y a eu des retombées. Mais il y a toujours eu un grand nombre de personnes ici.

 Joao de Deus est persona non grata dans certains pays ?

 Je ne connais pas très bien cet aspect. Avant que le médium ne se rende dans un pays précis, nous cherchons à nous informer auprès des personnes qui viennent de l’étranger. D’après ce que j’ai entendu dire, la législation française est plus rigide. Parce qu’il y a une grande agglomération des personnes, il faut compter avec l’assistance des sapeurs-pompiers, du SAMU, des ambulances, parfois des médecins qui sont obligés de rester présents. Toute l’organisation liée à la sécurité des personnes est indiquée et exigée dans un contrat établi avec les personnes qui veulent l’amener là-bas. On a entendu parler de la Russie, la Grande Russie, où son entrée n’est pas permise alors on essaye d’éviter…

 Et les États-Unis ?

 Les États-Unis, il n’y a pas de problèmes. Il y va depuis cinq années consécutives.

 La majorité des étrangers qui fréquentent Abadiania vient des États-Unis ?

Oui, il y a beaucoup d’Américains, mais il y a des personnes qui viennent de tous les continents. À commencer par le personnel des ambassades.

 J’ai entendu dire qu’un prince arabe était venu ici

 Non. Je ne crois pas m’en souvenir. Pour nous, toutes les personnes se valent. Celui qui veut montrer qu’il est connu ou prendre le micro pour remercier ou raconter comment il a été guéri, c’est parfait. Mais s’il ne veut pas, il passera inaperçu. Nous respectons les personnes qui ne veulent pas être photographiées ou vues. À la Casa, on ne s’occupe pas de savoir si la personne est un éboueur ou un ministre, nous voulons juste traiter et recevoir toutes les personnes de la meilleure des manières possibles.

Comment qualifierez-vous Joao de Deus ? C’est un médium, un saint, un homme ?

Je pense que c’est un mélange de tout ça. Je le connais comme homme et comme ami depuis plus de trente ans. C’est un homme, un père et un citoyen communs.

Avec tous les défauts et qualités ?

Oui, avec les défauts et qualités que nous avons tous et toutes. Il est presque illettré. Joao de Deus ne sait même pas remplir un chèque.

Il ne sait pas écrire ?

Il écrit et lit très mal. Il n’a pas fait d’études. Il raconte qu’à l’âge de 6 ou 7 ans il a commencé à développer cette force, mais à part ça, c’est une personne comme nous tous.

Il a des enfants ?

Trois ou quatre qui ont fait des études de droit, l’autre est dentiste. Il a plusieurs enfants éparpillés.

Et ils ne sont pas en conflit avec leur père ?

Non. Certains sont plus éloignés que d’autres, mais il n’y a pas de conflit. Par contre, Joao a eu un conflit — et il l’a raconté à plusieurs reprises — avec sa propre famille, avec ses parents. Ils le traitaient de sorcier. Ils étaient catholiques, rigides et ne croyaient pas à ses dons. Ils ont fini par l’accepter qu’après ses 30 ans.

Il ne parlait pas à ses parents pendant tout ce temps-là ?

 Non, ils lui parlaient, mais ils n’admettaient pas ses dons. Comme la plupart des catholiques n’acceptaient pas et n’acceptent toujours pas.

 Vous vendez des produits ? Où vont les bénéfices de cette vente ?

Au maintien de la Casa. Il y a aussi la Casa de la Soupe où nous alimentons environ 500 à 800 personnes par jour. Qui a faim, mange. Mais maintenant, nous n’arrivons à servir les gens que pendant trois jours : mardi, mercredi et jeudi. L’objectif c’est d’arriver à toute la semaine et de trouver un équilibre financier. Nous ne chargeons rien ici, les gens qui le peuvent paient les médicaments, les autres les reçoivent gratuitement. Nous devons payer les employés, les impôts, l’énergie, l’alimentation, etc.

Et pour lui ? Rien ?

Non, rien.

Il gère ses propres affaires ?

Oui, il a des affaires distinctes, certaines personnes font aussi des dons.

Vous recevez beaucoup de célébrités ?

Oui, il y a plusieurs personnes qui viennent ici, du gouvernement, des comédiens de Globo… Il y a un mois, Xuxa (star de la TV brésilienne) est venue ici.

Il y a des athées qui viennent également ?

Oui, bien sûr, il y en a plusieurs. Nous nous surprenons nous-mêmes : regarde un tel est ici, ou un autre. Ils arrivent ici avec un service de sécurité et après ils se mélangent avec tout le monde et redeviennent des personnes normales. Il n’y a pas tout le bruit que les gens font ailleurs, dans la rue.

 Dans votre famille et parmi vos amis, il y a des gens qui sont sceptiques ?

 Oh là là ! Beaucoup, oui…

 Et la Casa de la Soupe, c’est par ici ?

Oui, c’est en face de la Mairie, de l’autre côté de la rue. C’est bien organisé et très propre. Nous y distribuons des cadeaux. La dernière fois, nous avons eu presque trois mille enfants à une fête. Lorsqu’il a fait froid, au mois de mai et juin, nous avons distribué des couettes. Sans la rétribution sociale de la Casa, la ville accuserait un énorme manque. La Casa a déjà formé seize étudiants. Nous avons réduit un peu l’aide, car la situation est devenue plus compliquée. La ville qui l’a si bien accueillie reçoit également les bénéfices. Aujourd’hui, la ville emploie – je suis également, pendant mon temps libre, secrétaire des Finances de la municipalité – directement et indirectement plus de personnes que la mairie. Ce n’est pas la ville-dortoir de Brasilia, qui est à 100 km d’ici, aujourd’hui les gens y restent et y travaillent. Il y a des emplois pour tout le monde. D’un autre côté, c’est assez inquiétant, car comme moi qui suis né ici, nous pensons à l’après-Joao. Comment ça va se passer ?

 C’est une bonne question… 

 Je lui ai demandé ça un jour il a répondu que cet endroit résisterait. Mais je n’y crois pas. Il n’y a pas de substitut, je pense que sans lui ici, les choses vont se dégrader. On a aujourd’hui 27 pousadas (auberges) et une flotte de 37 taxis. Mais en réalité, la ville ne pourrait en compter que deux. Cette semaine sur les 1500 chambres que compte Abadiania, tout est complet. Et tout se fait en fonction de lui. Économiquement, il est essentiel.

 Économiquement, tout est soutenu par Joao de Deus ?  

 Oui, sans lui…

 Il est le pilier de toute la région ?

Oui, c’est clair que la région a une vie propre, comme elle en a eu avant 1978. Nous pouvons considérer cela comme du tourisme religieux. Mais nous avons aussi l’usine hydroélectrique Corumbá 4 qui a généré beaucoup de ressources financières à la municipalité. C’est très beau là-bas. Mais avec l’absence de Joao… il n’y aura plus de commerce.

Vous qui avez été politicien, vous n’avez pas pensé à la reconversion de cette région ?

La ville va devoir trouver une alternative, nous avons cherché avec certains organismes à développer des industries. Nous avons créé un district industriel. La ville survivra, mais en réalité elle aura un autre visage. Moi, par exemple, j’ai trois enfants qui sont nés à une époque antérieure à Joao. Aucun de mes trois enfants – deux sont déjà mariés – ne vit ici. Et ils ne reviendront pas. Ils suivent leur chemin professionnel à Goiania (capitale de l’État de Goias).

 Il n’a jamais songé à créer une fondation ?

 Non. Certains ont déjà essayé dans d’autres endroits, mais rien n’a jamais marché. Il est fondamental. Quand il part à l’étranger pour deux semaines, la ville est déserte.

Une chose en entraînant une autre, je prends la direction la Casa de la Soupe pour m’informer du fonctionnement des dons. Après avoir tourné en voiture dans le centre-ville, pris plusieurs ronds-points et m’être perdu, je finis par trouver la maison dans une rue calme, presque déserte.

La façade peinte en bleu turquoise et blanc est surmontée d’un portrait d’Inacio de Loyola (saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus), la thématique architecturale est la même que celle de la maison mère.

La porte grillagée est ouverte, je pénètre dans un hall aseptisé. Le sol est astiqué, les murs immaculés. On se demande s’il faut prendre des chaussons pour ne pas salir le plancher. Je demande à parler au responsable. Quelques minutes plus tard, une femme brune, d’une trentaine d’années, se présente avec un timide sourire. Son accueil est chaleureux, sa simplicité touchante. Elle fait visiter les lieux sans aucun protocole.

« Cela fait sept ans que nous avons ouvert. Dans cette pièce sont rassemblés les dons qui viennent du monde entier et des cadeaux que Seu Joao a achetés pour offrir aux enfants à Noël. Nous sommes en train de préparer 4000 cadeaux et d’autres vont encore arriver. Les habits qui arrivent, nous les lavons – quand c’est nécessaire –, d’autres sont déjà propres ou neufs. Nous faisons l’enregistrement de toutes les familles qui ont besoin de dons. »

Les cadeaux sont des dons ou les bénéfices de la vente des produits de la Casa ?

« Non, ce sont de dons. Seu (marque de respect) Joao ne laisse jamais manquer de rien ici. Il y passe beaucoup de temps, sauf quand il est à la Casa. Il habite juste à côté. Bon, ce n’est pas sa maison officielle qui se trouve à Anapolis mais il passe beaucoup de temps à Abadiania. »

Nous montons à l’étage visiter les pièces où sont entreposés les dons. Rien n’est laissé au hasard. La logistique semble rigoureusement contrôlée, les jouets et les vêtements sont rangés avec soin. Nous entrons successivement dans une salle de réunion et une salle de repos. Pas de faste. Les maîtres mots semblent être propreté et sobriété. L’admiration de mon accompagnatrice pour Joao de Deus n’est pas feinte.

© Mehdi Cheriet

« Oui, ici tout est gratuit. Il y a des tableaux peints par des médiums. Une peinture de Seu Joao qui le représente à l’époque où il était tailleur. C’est une salle de réunion, de méditation. Les gens qui viennent peuvent regarder des vidéos ici. Voici une photo de la mère de Seu Joao. Il est très présent dans la Casa avec sa femme Dona Ana. »

© Mehdi Cheriet

La soupe est servie trois fois par semaine, le mardi, mercredi et jeudi. Et le nombre de bénéficiaires est assez important pour une ville de cette taille.

« Il y a environ cinq cents personnes par jour. La Casa ouvre à 7 heures du matin. Nous servons le petit déjeuner tous les jours – du lundi au vendredi. Les autres jours, il y a aussi la soupe. On fait la soupe et un plat également, car on a eu un don de riz. On prend la viande avec laquelle on fait de la soupe pour préparer un repas avec du riz, des haricots et de la viande. »

 

© Mehdi Cheriet

 

© Mehdi Cheriet

Avant de sortir, nous passons par les cuisines et nous arrêtons devant une machine à fabriquer des esquimaux destinés aux enfants démunis. Les employés m’offriront une glace faite maison et une belle hospitalité. Je quitte la maison de la soupe avec le sentiment que la quête de guérison et de spiritualité profite également aux plus pauvres.

Retour à la Casa Dom Inacio. Dans la rue qui mène au complexe, la profusion de restaurants, de cybercafés, de magasins de souvenirs et d’agences touristiques nous fait oublier que nous nous trouvons dans une région rurale du Brésil.

La plupart des commerces appartiennent à des personnes qui participent au travail de la Casa. Il n’est pas rare de voir derrière le comptoir un visage que l’on a croisé dans une salle de méditation.

Le ballet incessant des visiteurs étrangers ne provoque même plus la curiosité des gamins du cru. Ils font désormais partie du paysage.

© Mehdi Cheriet

Tous viennent soulager une grande souffrance morale ou physique, certains repartent sans résultat. D’autres disent trouver leur voie spirituelle. Ceux qui disent avoir guéri de maladies incurables ne manquent pas de revenir. Les plus convaincus s’installent et se consacrent entièrement à la cause de Joao de Deus.

Même si les autorités locales contrôlent rigoureusement les prix pratiqués par les commerces, quelques habitants profitent de cet exceptionnel essor pour réaliser des bénéfices.

Au bout de la rue se dresse un arbre au milieu d’un enclos avec un panneau sur lequel est inscrit For Sale (à vendre). Le propriétaire du terrain a sans doute compris que la fortune ne dure qu’un temps.

© Mehdi Cheriet

 

© Mehdi Cheriet

 

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-Mehdi Cheriet-

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Interview exclusive de Cesare Battisti pour le journal Liberté : « Je ne veux pas rentrer en France, je suis bien ici »


Interview realisée pour le journal Liberté

Cesare Battisti, 58 ans, ex-militant italien d’extrême gauche, a obtenu la résidence au Brésil après que la Cour suprême du Brésil a rejeté son extradition vers l’Italie en 2011. Il a été condamné par contumace en 1988 à la perpétuité par la Cour de Milan pour un double meurtre et deux complicités d’assassinat, auxquels l’ex-activiste nie avoir participé. Il s’exile une première fois au Mexique où il entame sa carrière littéraire puis en France durant 14 ans où il y publie plusieurs romans. Après que la France décide de l’extrader, il s’enfuit de nouveau au Brésil. Son dernier roman « Face au Mur » (Flammarion) raconte sa détention durant quatre ans et demi dans les prisons brésiliennes. Il y brosse aussi, à travers le récit de ses codétenus, un portrait dense et coloré du Brésil.

Rendez-vous est donné le vendredi 20 avril, à 17 h, dans un café du centre de Rio. Arrivé plus tôt pour repérer les lieux, je choisis finalement de m’installer dans le fond de la salle pour discuter au calme. Ponctuel, Cesare Battisti arrive à 16 h 59, je lui propose de se mettre à notre table, mais il refuse et préfère que nous nous installions sur la terrasse qui donne sur une rue grouillante et populaire. Le temps est lourd et la chaleur accablante, le brouhaha des voisins de table ne le perturbe pas une seule seconde. Nous passons la commande après avoir fait les présentations. Le vouvoiement le dérange, il demande à ce que nous fassions abstraction de cet usage. L’interview commence de façon décontractée, même si pour des raisons journalistiques les questions posées passent difficilement le filtre du vouvoiement.

Quels sont vos rapports avec les médias brésiliens ?

Il y a eu une intention de me discréditer et ça continue. Ce matin, j’ai découvert qu’un journal de Florianopolis disait que j’avais annulé une présentation à Sao Paulo pour le 26 avril, la maison d’édition a appelé pour vérifier et ils ont répondu que c’était une nouvelle diffusée par Agencia Folha (Folha de Sao Paulo). Ils ont clairement l’intention de me nuire. Une agence qui diffuse une info sans vérifier ses sources ce n’est pas normal. Il y a une certaine presse qui veut me créer des problèmes, ce n’est pas de la paranoïa, ce sont des faits. On a des amis, des ennemis, des complices et des adversaires. J’ai pris position, je dois m’attendre à avoir des détracteurs. C’est lâche, ils ont beaucoup de moyens et je n’en ai pas. Le journal Globo en revanche est resté neutre, et pour moi un journal qui reste neutre est en ma faveur. Il y a deux ou trois médias importants qui continuent à colporter des ragots de façon immonde.

Vous avez des relations au sein du pouvoir brésilien ?

Je n’ai aucune relation avec le pouvoir. C’est une autre intox. J’aimerais bien en avoir, du reste. Lorsque j’étais au Forum social de Porto Alegre, la presse avait affirmé que Tarso Genro (ancien ministre de la Justice du gouvernement Lula et homme fort du PT) m’avait souhaité bonne chance. Cela a contribué à répandre cette rumeur. Tarso Genro a toujours été contre moi, il ne partage pas mes idées politiques et si la décision ne tenait qu’à lui, je serais déjà en Italie à perpet’. Il ne fait qu’appliquer la Constitution, il l’a toujours affirmé. J’ai une relation d’amitié avec le sénateur Eduardo Suplicy (un des fondateurs du Parti des travailleurs (PT, gauche), personnalité influente du monde politique brésilien), même s’il est loin de partager mes idées politiques. Pour dire la vérité, je ne sais même plus qu’elles sont mes idées politiques… Suplicy a étudié le procès et a pointé les erreurs, il a été informé par des relations politiques au Mexique, en France et en Italie. Il connaît le procès beaucoup mieux que moi. C’est en connaissance de cause qu’il a décidé de me défendre. Mais si je demande un service au sénateur Suplicy, il m’envoie paître.

Vous avez des liens avec Lula ?

Lula ? Tu rigoles ? Il se garde bien d’avoir des relations avec moi. L’ex-président ne veut pas entendre parler de moi. Il a tardé un peu, mais il a appliqué la Constitution. Il s’est bien renseigné avant de prendre une décision. Il a envoyé ses experts et ses conseillers un peu partout. Il était certain que personne ne pouvait prouver qu’il avait signé un acte illégitime. Lula ce n’est pas n’importe qui, c’est un homme qui a une stature internationale et un niveau de reconnaissance et d’estime tellement haut qu’il ne pourrait jamais prendre une décision simplement par relation. Quelle relation pourrait-il avoir ? Lula n’a jamais été communiste, il n’a jamais été anarchiste et encore moins révolutionnaire.

Mais c’est un homme de gauche ?

Lula est un homme de gauche. Il a un passé qui vient aussi de l’Église catholique. Il n’a jamais cherché à faire la révolution ici. Cela aurait été du suicide. C’est un grand chef d’État. Je le respecte comme je pourrais respecter Mitterrand. Cela ne veut pas dire que j’étais mitterrandiste. Je ne suis pas « Luliste » non plus. Mais je peux respecter un chef d’État qui fait de la politique sérieusement, il peut être de droite comme de gauche. Peu importe.

Lula a-t-il pris un risque, ne serait-ce qu’un risque diplomatique, en vous défendant ?

Un risque ? Mais il n’a pris aucun risque. Lula s’est renseigné en amont avant de trancher. Il n’a pas pris un seul risque. Zéro. Personne ne pourrait dire à Lula, papiers en main, vous vous êtes trompé sur Battisti. Il a appliqué la Constitution brésilienne à la lettre. Il a peut-être aussi appliqué quelques principes d’éthique. Un chef d’État de cette envergure ne prend jamais de risques. C’est un homme politique qui est capable de prendre une décision impopulaire s’il juge cela nécessaire. Comme Mitterrand l’a fait.

Ce sont les politiciens qui dirigent un pays comme on dirige une entreprise qui ne prennent pas de décisions courageuses. Ils prennent des décisions qui rapportent des voix. Ce sont des entrepreneurs, pas des chefs d’État. Ce n’est pas de la politique pour moi. Qui respecte ça aujourd’hui ? Personne. En politique, il faut être cynique quelques fois. C’est vieux comme le monde. Aristote en parle dans Démocratie.

Et dans le Prince de Machiavel ?

Ce sont déjà les premières distorsions de la politique. Machiavel introduit le cynisme. La fin justifie les moyens, ce n’est pas de la politique pour moi. C’est la première grande distorsion de la politique. Les moyens, c’est la fin. Il faut de l’éthique en politique. Pas de la morale, car cela a une connotation chrétienne, donc c’est déjà pollué. Je préfère parler d’éthique.

Est-ce que Chirac et Sarkozy ont bradé votre extradition pour des raisons électorales ?

Je ne dis pas cela. Je reprends des infos. C’est Globo qui a publié ça. La position de Sarkozy n’était pas assez ferme. En réalité, je me suis senti utilisé par tout le monde. Je ne peux pas dire que Sarkozy était mal intentionné. C’est ce que dit la presse. Je ne peux rien dire de Berlusconi non plus. Je ne crois pas qu’il ait joué un rôle très important dans cette extradition, il s’en fichait complètement. S’il a pris position, c’est pour faire plaisir à l’extrême droite, une des composantes de son gouvernement. C’est avant tout un grand entrepreneur, pas un homme politique.

Hollande vous a rendu visite en prison ?

Oui, en tant que chef de parti. J’ai reçu des manifestations de solidarité de parlementaires français de droite. Ils disaient être contre mes idées, mais la souveraineté nationale étant au-dessus de tout ils n’acceptaient pas que la France manque à sa parole. J’ai reçu de la visite de plusieurs chefs de parti de l’époque, dont Hollande.

Si Hollande arrive au pouvoir vous pensez qu’il y aura un changement d’attitude à votre égard ?

Pour moi, ça ne change pas grand-chose. Je souhaite que la gauche gagne les élections. Je ne dis pas ça parce que j’ai quelque chose contre Sarkozy. Politiquement oui, on n’est pas du même bord. Je suis un homme de gauche et je souhaite que la gauche remporte les élections. Mais je ne pense pas que Hollande me fera plaisir, loin de là. Et à juste titre, un homme qui accède au pouvoir ne peut rendre service à personne.

Même pas à la parole de Mitterrand ?

Même pas. J’attends de Hollande ou de Sarkozy qu’ils appliquent la loi. Et la loi est de mon côté. La France me doit la naturalisation française parce qu’elle me la retiré illégalement. Nous avons fait un procès contre l’État que nous avons gagné. Maintenant, je veux qu’ils me rendent ce qui m’appartient. Cela ne veut pas dire, comme ont écrit certains médias, que je veuille rentrer en France. Non, je ne veux pas rentrer en France, je suis bien ici.

Oui, mais si vous obtenez la citoyenneté française vous n’êtes plus extradable en Italie à partir de la France

Je ne suis pas tellement sûr de ça. Mais bon ce n’est pas le problème c’est une question de principe. Ils doivent appliquer la loi, c’est tout. De toute façon, je veux rester ici. Ce qui m’intéresse c’est le Brésil.

Vous allez demander la naturalisation brésilienne ?

Bien sûr. La naturalisation française c’est une question de principe et de loi, la naturalisation brésilienne c’est une question émotive, affective. Cela ne veut pas dire que d’ici dix ans je ne rentrerais pas en France, ma famille y vit. Aujourd’hui, je ne rentrerais pas, je pourrais peut-être faire un saut. J’ignorais que la nationalité me mettait à l’abri d’une extradition. Je ne me suis même pas renseigné à ce sujet. La presse locale a voulu diffuser une fausse information en disant « regardez il veut rentrer en France alors pourquoi voulez-vous le garder ? ». Je n’avais pas l’intention de rentrer en France pour y rester, je voulais simplement que la loi soit appliquée. Je pourrais y aller un mois ou deux, après tout, la moitié de la France m’a défendue et j’y ai de la famille.

Le mot errance revient très souvent dans votre dernier roman Face au Mur. Un errant va sans but précis, sans se fixer nulle part, mais c’est aussi une personne qui se trompe, qui est dans l’erreur. Vous vous reconnaissez dans ces deux définitions ?

Je n’avais jamais pensé que le mot errance pouvait englober l’erreur. Non, pour moi errer c’est plutôt ne pas avoir de pays, de langue, de patrie. C’est dans ce sens-là. Si la définition de l’errance c’est aussi d’aller sans but alors je m’excuse auprès des lecteurs, car j’ai utilisé ce mot de façon inappropriée. J’avais, et j’ai un but. J’étais une espèce de nomade, un apatride. Pas par choix, parce que les circonstances me l’ont imposé. C’est vrai que le but que je vise n’a pas besoin de pays, de nation ou de frontières. Ce ne sont pas les peuples qui ont créé les frontières. Les frontières ont été créées par ceux qui dominent, pas par les peuples. Tu es algérien ? Tu crois que la frontière de l’Algérie a un rapport avec l’anthropologie ? C’est géométrique, ce sont des lignes directes. Bon, c’est autre chose, on rentre déjà un peu dans ma façon de voir le monde et la politique.

Le mot errance veut dire que depuis 1981 j’étais obligé de me déplacer partout, de charger ma vie sur mon sac à dos, mais pas sans but. Toujours avec un but de justice et de légalité. Je suis profondément marxiste, mais pas comme on croit connaître Marx aujourd’hui. Je me demande combien de personnes ont lu le Manifeste du Parti communiste. Je pense que l’on ne peut pas construire la légalité sans la liberté, ce n’est pas un pays pauvre qui va construire le communisme, c’est un pays riche et avancé. Donc on n’a pas eu d’exemple jusqu’à aujourd’hui du communisme. On ne peut pas parler de communisme en Union soviétique ou à Cuba parce qu’ils ne pouvaient pas se le permettre. On peut parler de communisme dans les pays les plus développés où dans les social-démocraties qui arrivaient pas à pas à ce système. Maintenant, on arrive à une crise globale et à un recul de l’économie. On perd les bénéfices obtenus par la social-démocratie. Le communisme c’est la richesse et le bien-être pour tout le monde, ce n’est pas la pauvreté pour tout le monde. Pour donner un exemple idiot, je dirais que c’est voyager en Mercedes, pas en Coccinelle.

Vous vous êtes trompés aussi ?

Nous nous sommes tous trompés. On s’est trompé en faisant de la lutte armée dans des pays capitalistes avancés. On s’est trompé en appliquant des théories qui étaient faites pour être dépassées, on s’est trompé en créant des mythes, des légendes, des héros et on se trompe encore. Et quand je dis « on », je parle de ceux qui ont plus de pouvoir de dire « on ».

En croyant que l’on puisse réécrire l’histoire comme ça. Les gouvernements successifs italiens on réduit les années 60-70 et une partie des années 80 à un paragraphe. Ça ne marche pas, la réalité finit toujours par tomber. C’est vrai que l’histoire est écrite par les vainqueurs, mais ils n’ont pas gagné. Ils ont gagné quoi ? Ils sont à genoux. Ils croient que le môme que j’étais puisse représenter les massacres qui ont lieu en dix ans en Italie ?

Lorsqu’ils ont déclaré qu’il n’y avait jamais eu de guérilla en Italie, ils m’ont sauvé. Aux yeux des brésiliens, cela a jeté un doute sur tout le reste. Il y a 4200 procès avec des milliers et des milliers de personnes. Je pense que le peuple italien ne mérite pas ça même ceux qui par ignorance peuvent croire à l’image qu’ils ont donnée de moi. Ils ne savent pas ce qui s’est passé il y a 30-40 ans. Même les politiques qui sont contre moi, ou contre l’histoire, sont convaincus que c’est la vérité. Comment peut-on cacher cette partie de l’histoire italienne ? Même Francisco Cossiga (ex-président de la République italienne, ministre de l’intérieur à l’époque des années de plomb) a reconnu que c’était une guerre et pour la gagner il fallait tuer, massacrer et torturer. Et s’il fallait le refaire, il le referait. Mais maintenant, la guerre est finie.

Le mensonge perdure parce que les mammouths de la politique italienne de l’après-guerre sont encore présents. Les noms des partis ont changé, mais les hommes sont encore là. Ils ont une responsabilité dans les massacres qui ont lieu. Tout ce qui vient du côté de l’État et de la fameuse stratégie de la tension on n’en parle pas. On parle d’une bande de quelques dizaines de bandits et d’assassins dont je serais le chef ? On veut faire croire qu’il n’y a pas eu de guérilla en Italie. Il y a eu des milliers de procès et des milliers de personnes condamnées. Ils peuvent dire ça à des personnes qui ne sont pas renseignées. Mais est-ce qu’ils pouvaient dire ça à Mitterrand ou à Lula ?

Je n’ai pas d’appui politique au Brésil ou en France et je n’en ai même pas besoin. J’ai plein d’amis, j’ai un boulot et heureusement j’arrive à payer mon loyer avec ça. Je ne sors pas, je ne fais pas la fête avec les femmes et l’alcool, je n’ai jamais mis les pieds à Copacabana.

Justement, il y a une photo de vous dans Paris-Match qui donne une image dorée de votre exil.

Cette photo a été prise sur la plage de Flamengo. Personne n’y va, c’est pollué, il n’y a que les pauvres qui y vont. C’est vrai que je n’aurai pas dû accepter ça. Mais pourquoi devrais-je vivre en fonction de la désinformation ?

Vous avez été piégé par la revue ? On a le sentiment que vous vivez la dolce vita au Brésil ?

Mais pourquoi ne pourrais-je pas vivre la dolce vita ? Certes, je n’en ai pas les moyens, mais ça, c’est mon affaire. Les bandits qui ont piqué des milliards peuvent être dans des grands hôtels et moi je ne pourrais pas être assis sur une chaise longue sur une plage où l’on ne se baigne pas ? Est-ce que je dois vivre en fonction de l’image que les professionnels de la désinformation ont créée de moi ? Si je ne vais pas à Copacabana, ce n’est pas parce que j’ai peur de la propagande des médias, c’est parce que je n’aime pas ce milieu-là, je n’aime pas la multitude, je n’aime pas le tourisme.

Cette photo ne correspond pas à votre personnalité, ni à la réalité de votre exil ?

Je n’ai jamais été dans une plage à Rio, j’ai été quelques fois à la plage dans un village de pêcheurs dans le sud de Sao Paulo où il y a un ami qui a une petite maison. Il n’y a pas de touristes et la bouffe est à 5 réais. Mais je n’ai pas à me justifier… Je ne vais pas vivre en fonction de la désinformation, car c’est une façon de me capturer, de me rendre prisonnier de cette image. Ils ont perdu juridiquement, ils ont perdu politiquement qu’est qui leur reste ? Ils veulent me détruire psychologiquement ? Ils n’y arriveront pas, car je ne suis pas tout seul. Ici, je n’ai jamais été un héros, ni un fortiche. Tout seul, on n’est personne. Heureusement, je ne suis pas tout seul.

Vous dites dans le roman que vous n’êtes qu’un de plus…

J’étais un de plus et je continue à l’être. Je travaille dans les favelas pour des ateliers de rédaction. Mes relations c’est quoi ? Je connais quelques français qui habitent ici et que je vois une fois par mois. Mais j’ai dans le monde un réseau de solidarité de personnes qui ne se laissent pas intoxiquer et quand j’ai un moment difficile ils sont là. Ils ont écrit dans un journal italien que j’étais à la plage de Copacabana avec trois prostituées en train de boire du Whisky. Même si c’était vrai comment peuvent-ils se permettre de traiter ces personnes de prostituées ? Il faut voir le niveau. Je n’y ai jamais été, bien sûr, j’ai répondu de façon implicite que j’aime les femmes, mais pas le whisky. C’est un paparazzi de m(…) qui a pris un homme de trois quarts en faisant croire que c’était moi.

Quelles sont vos relations avec l’ex-parti communiste italien ?

Ce sont mes principaux adversaires en Italie. Ce sont les vrais ennemis du mouvement révolutionnaire des années 70.

Ce n’était pas l’extrême droite ?

L’extrême droite a été utilisée par le pouvoir pour commettre des attentats. Un responsable du Parti communiste italien (PCI) avait déclaré en 1978 que ce n’était pas la peine de prendre des leaders. Pour prendre le poisson, il faut vider l’aquarium. Cossiga qui était au gouvernement avait dit publiquement que sans l’aide du PCI ils auraient perdu cette guerre. Les syndicats de la magistrature et de la police étaient noyautés par le PCI.

Si Mitterrand nous a accueillis, c’est parce qu’il connaissait l’histoire. Si le Brésil a accueilli tant de réfugiés italiens, c’est parce qu’ils connaissent également l’histoire. Si l’Italie était un État fort et démocratique, elle aurait fait une amnistie. Toutes les démocraties l’ont fait. Même le Brésil, dont la démocratie était discutable à l’époque, l’avait décrétée. Pourquoi l’Italie ne le fait pas. Je dois supposer que l’État italien n’est pas solide ?

Avez-vous demandé la réouverture de votre procès ?

Mais il n’y a jamais eu de procès. Je demande à ce qu’on l’ouvre pour la première fois. On ne peut pas faire un procès sans la présence de l’avocat et de l’accusé. Pourquoi les journalistes me demandent toujours est-ce que vous avez tué ? Mais p(…) de m(…) ! Mais j’aurais bien aimé qu’un policier, un juge me le demande. Ne serait-ce qu’une fois ! Ils ont eu le temps de le faire parce que j’ai passé trois ans en prison en Italie. Pourquoi ne me l’ont-ils pas demandé à ce moment-là ? Jamais ! Pourquoi ? (La voix s’étrangle)

À quel moment avez-vous été accusé d’avoir tué les deux personnes ?

Je pense que mon évasion a été une gifle pour le système de sécurité en Italie. Ils m’ont sorti de prison sans aucune violence et ça a embêté pas mal de monde.

Ils ? Qui vous a sorti de prison ?

Les groupes armés. Mais je ne faisais plus partie de ces groupes. C’était une espèce d’accord entre toutes les organisations. À cette époque, tous les chefs de l’organisation étaient en prison depuis dix, quinze ans. Il fallait dire à ceux qui restaient dehors d’arrêter l’offensive et de rester sur la défensive. Mon évasion était une espèce de coordination entre les différents groupes pour me faire évader dans des circonstances assez incroyables. J’avais pour mission de faire cesser l’offensive. Ma mission n’a pas réussi. Et je suis parti au Mexique et en France. Mais ils m’ont laissé tranquille pendant 23 ans. 9 ans Mexique et 14 ans en France. Et à partir de 2002, les ennuis ont commencé. Je n’étais personne, j’écrivais des livres qui s’écoulaient à 2000 exemplaires, on s’en fichait royalement de Cesare Battisti.

Jusqu’à ce que j’écrive un livre qui réussi un petit exploit, une grosse production italienne s’intéresse alors au bouquin pour en faire un film. Et à ce moment-là les ennuis ont commencé. Cesare Battisti qui écrit des polars ça ne dérange personne, mais lorsque je commence à passer à la télé, la radio alors qu’il y a toujours des prisonniers politiques, ça pose un problème. Je ne suis pas arrivé seul à cette conclusion, je n’arrivais pas à croire qu’ils puissent me donner une telle importance. Ce sont des avocats, des intellectuels ayant accès à des informations qui ont développé cette thèse.

Je ne veux plus écrire sur cette époque, mes idées politiques je les garde désormais pour moi. J’agis en fonction d’elles, ce n’est pas pour rien que je m’implique avec les plus démunis au sein des favelas. Mais je ne fais pas de politique. Ce n’est pas ça le problème. Je pourrais me coudre les lèvres, ça ne changerait rien. Ils ne veulent pas que Cesare Battisti revienne publiquement en tant qu’être humain, en tant qu’écrivain et non comme le monstre qu’ils ont créé.

Mais dans ce cas pourquoi s’intéresser à un petit poisson comme vous ?

J’étais un gamin à l’époque, j’allais être chef de quoi ? Il y avait des professeurs d’université qui avaient 40 ans. Je n’ai même pas mis les pieds à l’université. Ce qu’ils racontent ne tient pas debout.

Mais alors pourquoi cette persécution ?

Un journaliste devrait aller voir avant d’écrire n’importe quoi. Je ne peux pas répondre à ça. Qu’est ce que je peux dire 35 ans après ? Il m’a fallu des années avant de comprendre que c’était moi. Je me disais écoute mon pote il faut que tu te défendes, c’est toi ! Ils sont en train de te foutre dans la m(…). C’est toi ! Parce que moi-même je n’y croyais pas. Je ne peux pas répondre. Un journaliste devrait aller lire le mandat d’extradition avant de parler. 800 pages, où il y a 47 fois « Insurrection armée contre le pouvoir de l’État ». C’est un crime politique. Personne ne l’a lu sauf le ministre du STF (Le Tribunal Suprême Fédéral brésilien) Marco Aurelio de Mello. Un seul l’a lu. Ils n’ont même pas lu le mandat d’extradition du procès et ils vont lire cinquante mille pages du procès avec 60 versions différentes ? Avec un repenti qui parle sous la torture, un autre qui déclare c’est Battisti et un troisième qui dit autre chose. Dans le mandat d’extradition malgré toutes les coupures, il y a un passage ou la Cour de Milan menace de retirer la protection à un délateur, car il n’arrêtait pas de changer de version. C’est dans le mandat d’extradition, écrit noir sur blanc. Pourquoi personne ne consulte sur le site internet d’Amnesty International les photos des tortures en Italie, on peut voir les parties génitales brûlées par les chocs électriques ? Personne n’a dit que c’était Cesare Battisti avant d’être arrêté et torturé. Ils m’ont arrêté, j’étais interrogé et condamné à 13 ans pour possession d’armes et action subversive. Mais ils ne m’ont jamais interrogé sur les meurtres, j’ai pourtant passé trois ans en prison.

Je répète pour la énième fois, je ne suis pas innocent, j’ai participé à un groupe armé (Prolétaires armés pour le communisme), j’ai toujours était contre les attentats à la vie humaine et je suis sorti de ce groupe quand ils ont commis le premier attentat. Je ne suis pas sorti tout seul, presque tous les fondateurs du groupe sont sortis. Ceux qui sont restés ce sont ceux que l’on appelait les sergents. On les appelait aussi les têtes de bois. Ils ne comprenaient rien, ils ne faisaient que des co(…)ies. Des choses stupides. Je sais pourquoi ils ont continué. Comprendre c’est une chose, le justifier c’est autre chose. Je ne justifie pas. Cela ne veut pas dire que je suis innocent, j’ai eu un rôle jusqu’à ce que les actions soient en contradiction avec les statuts de la l’organisation. Je suis sorti avec des dizaines de personnes. C’est prouvé.

Les têtes de bois obéissaient à des ordres ?

Non, ils étaient c(…s. Ils pensaient prendre le pouvoir en tuant des gens. En employant les mêmes moyens que l’État. Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas eu de manipulation, mais en grande partie, ils étaient idiots.

Ils avaient votre âge ?

Non, ils étaient plus âgés, sauf celui qui m’accuse. Ils avaient entre 30 et 40 ans, c’étaient des fanatiques. Un psychothérapeute aurait peut-être quelque chose à dire sur ce sujet.

Dans votre roman un ex-policier est poussé par son supérieur à commettre un crime et tente de trouver une logique qui puisse rendre les ordres raisonnables…

Quand on est dans une situation sans issue, il faut trouver une logique. Sinon on devient fou. Tu sais ce qu’il ma dit ? Je ne sais pas si je l’ai écrit : « Mais je n’ai rien fait ! J’ai juste tenu les pieds de la victime ». Il était sincère à ce moment-là, je le regardais droit dans les yeux en me disant, mais c’est incroyable, qu’est-ce qu’il me raconte ? Il me répétait : « Je ne l’ai pas tué, je lui ai juste tenu les pieds… » Il était sincère, il s’était créé un alibi.

Il y a de la fiction que j’ai rajoutée pour rendre l’histoire lisible, mais les faits séparés de leur contexte géographique ou temporel sont réels. Je fais de la fiction. Ce qui m’importe ce sont les sentiments, c’est l’émotion que ressent un personnage à un moment précis. Tout le reste n’a pas beaucoup d’importance.

Un autre personnage du roman affirme que les occidentaux ont inventé la corruption. Au Brésil elle est démocratique alors que dans les pays développés elle est élitiste, il n’y a que les grands qui en profitent…

Je fais de l’ironie. Je suppose que le mot démocratique est entre guillemets. Ici au moins ça touche toutes les catégories sociales, il y a ceux qui prennent des miettes. Dans les pays développés, il n’y a pas de miettes pour le peuple, il n’y a que l’élite qui prend et c’est tout. J’utilise de manière ironique le mot démocratie dans la redistribution de la corruption. Cela ne veut pas dire que j’approuve ce mal. En Italie, il n’y a rien qui tombe, ça reste là-haut. L’occident se remplit la bouche sur la corruption du tiers du monde alors qu’ils ont une élite hyper corrompue. De quel droit se permettent-ils de cracher sur des pays comme le Brésil ou sur les pays africains. Ce sont eux qui l’ont inventé ce fléau.

Vous vous sentez plus proche du maçon que de l’intellectuel ?

Oui, je me sens frustré ou inférieur parce que le maçon sait comment construire sa maison. Moi je ne sais pas t’expliquer comment on fait un roman. J’ai donc beaucoup de respect pour l’artisan qui a pleine conscience de son métier. Il met sa petite graine. Moi je reste toujours dans le doute. Ai-je apporté ma petite graine ? Pourrais-je dire comment je l’ai fait ? Je ne sais pas. Ce qui est certain c’est que dans les moments de crise je me dis que si je n’apportais rien mes livres seraient dans les supermarchés. Ils ne le sont pas, c’est bon signe.

Vous évoquez dans votre livre le présent comme seule vérité. Le présent serait selon vous l’idéal de la nature humaine ?

Ce sont des choses qui sortent comme ça… c’est très profond, je ne suis pas un philosophe, c’est difficile à expliquer. Je veux dire que l’on est incapable de vivre le moment présent. Là, je suis avec toi et nous sommes en train de penser à quoi ce moment va aboutir. Nous ne vivons pas ce moment-là. On est complètement pollué par des tabous, par deux mille ans de christianisme, par une société de production vieille de quelques siècles. Il ne faut pas toujours accuser le système, c’est trop facile. On a tous les moyens de réfléchir et de lire entre les lignes. Je m’inclus dans ceux qui sont incapables de vivre le moment présent. Il y a une différence entre l’homme et la femme. La femme a plus de capacité à vivre le moment présent. Quand elle est là, elle est vraiment là. La femme profite de l’instant présent, de l’amour, du sentiment, de l’émotion même du plaisir sexuel. Elle n’est pas aussi polluée que l’homme. D’où ça vient ? Je ne peux pas te répondre. Elle est encore capable de vivre le moment présent.

Et au Brésil, vous vivez le moment présent ?

Justement, ça vient de là. Je suis un observateur une éponge. J’ai vu des étrangers critiquer le peuple brésilien. Si en tant qu’occidental je peux leur donner raison la minute suivante je me dis qu’il y a un truc qui ne colle pas. Cette personne qui critique le brésilien la considère presque comme un sauvage. Qui suis-je pour critiquer quelqu’un qui vit le moment présent ? Je critique parce que je suis un occidental frustré, pollué. Je suis un occidental intoxiqué. Je vais critiquer quelqu’un qui vit le moment présent, qui a un avantage sur moi ?

Si le brésilien vit le moment présent, c’est peut-être parce que la vie est fragile que le danger est omniprésent ?

Ils savent que la vie est éphémère. Qui te dit que demain matin tu te réveilles ? La culture chrétienne doit nous pousser à penser à la mort. Que nous sommes poussière et que nous retournerons à la poussière. Non ? Mensonge ! En fait, personne ne croit qu’il va mourir. S’ils savaient que ce serait peut-être leur dernier acte, le dernier mot qu’ils prononceraient, tu crois qu’ils feraient autant de co(…)ies ? Si nous faisons autant de bêtises c’est parce que l’on, et je m’inclus dans le lot, croit inconsciemment que l’on est immortel. C’est pour cette raison que l’on s’invente d’autres vies. Maintenant, je peux faire une grosse bêtise, t’offenser, je l’ai peut-être fait, je ne sais pas, mais si je le fais intentionnellement qui me dit que je ne tomberais pas raide mort dans le coin de la rue.

Mais un croyant doit avoir conscience de sa mortalité ?

Un croyant est conscient de sa mortalité dans cette vie, le problème c’est qu’il a plusieurs vies. Selon lui, il ne va jamais mourir. Et même comme ça, il va à l’église le dimanche et vole le reste de la semaine. Si un croyant appliquait les préceptes prônés par Jésus ou d’autres prophètes, tu crois qu’il ferait ces idioties ? Ils ne croient pas vraiment qu’ils vont mourir, c’est faux, c’est de l’hypocrisie. Sinon comment expliquer le chaos de ce monde. Je me méfie de toutes les religions.

Je peux respecter les hommes qui ont une grande richesse intellectuelle ou spirituelle. Jésus ou les autres prophètes n’ont jamais dit de construire des temples, au contraire. Je ne suis pas au fait de toutes les religions, j’ai lu quelque chose sur l’islam, sur l’hindouisme même sur le taoïsme qui est plus philosophique. Mais les hommes qui sont à l’origine de certaines de ces religions n’ont jamais dit de faire ce que nous sommes en train de faire.

Vous dites vouloir reconstruire les ponts que vous avez jadis brûlés.

Oui, j’étais un petit c(…), un gamin. Ce n’est pas une justification, je l’assume. J’ai agi comme un imbécile. J’ai avancé en brûlant les ponts derrière moi. Je voulais être irréprochable. Si je n’avais pas la force d’être impeccable sans me priver d’un choix, j’éliminais le choix. Je sais aujourd’hui que ce n’était pas une force, mais une faiblesse. Quelqu’un qui doit fermer toutes les portes pour avancer est un faible. Je n’ai pas peur de dire qu’il faut reconstruire les ponts.

Avez-vous appris à aimer les novelas, le foot et les prédicateurs ?

Non, je n’aime pas ça, car je reste malgré tout un sujet politique. Je pense que les novelas donnent une mauvaise éducation. Elles donnent de fausses valeurs. On voit des riches, avec de belles bagnoles, de superbes appartements, etc. Le pauvre qui voit cette profusion de richesse ne souhaite qu’une chose, avoir la même chose. Le foot, je ne m’y suis jamais intéressé, mais c’est peut-être la chose que je comprends le mieux. Quant aux prédicateurs, j’emploierais pour cela une expression brésilienne : « Deus me livre ! » (Dieu m’en préserve).

Que pensez-vous du rejet des immigrés ou des populations d’origine immigrée en France ?

C’est une grande injustice, c’est immonde. Quand la France a eu besoin des citoyens d’Afrique du Nord, pour travailler et enrichir le pays ça allait ? Et aujourd’hui on veut foutre dehors les fils ou les petits fils de ces gens-là ? Quelle chose dégueulasse !

Et l’Italie qui était un pays pauvre d’Europe. Les immigrés italiens travaillaient en Allemagne, en Belgique, en France dans les mines de charbon et de fer. C’étaient presque des esclaves. J’ai une photo datant des années soixante, aujourd’hui on me reproche encore de l’avoir publié, qui montrait un panneau à l’entrée d’un bar en Allemagne avec cette inscription : interdit aux chiens et aux italiens. Et aujourd’hui les italiens foutent à la mer les immigrés qui viennent d’Afrique ? Eux qui ont vécu l’immigration ? Pour chaque italien qui réside en Italie, il y en a trois à l’étranger. Il y a 33 millions de citoyens descendants d’italiens qui sont venus ici pour remplacer les esclaves qui travaillaient dans les plantations de café et maintenant ils font ça ? Je n’ai pas besoin de parti, d’idéologie ou de religion pour savoir ce qui est bien ou mal. Il n’existe pas de bons ou de mauvais, ce sont les circonstances qui créent les bons et les mauvais.

Vous avez déclaré qu’Auguste n’était pas votre double, pourtant il a deux filles et comme vous il a connu les années de plomb en Italie, la cavale et la prison au Brésil. Vous aimez aussi les spaghettis aux palourdes ?

Bien sûr ! Un écrivain n’écrit qu’un seul bouquin, une seule histoire. S’il fait plusieurs livres, il doit arrêter. Sinon il fait de la marchandise. Un écrivain écrit toujours sa vie. J’aimerais bien être Auguste. Quand tu écris, tu te dédoubles. En ce moment, c’est l’écrivain qui te parle. Sauf quand tu me poses une question bien précise sur le procès. Là, c’est moi. Lorsque tu me poses des questions sur l’écriture ou l’existence, c’est l’écrivain qui te répond.

Il y a deux Cesare Battisti ?

Il serait idiot de le nier. N’importe quel écrivain qui arrive à un moment de sa vie reconnaît qu’il y a l’écrivain et il y a l’homme. Le politicien honnête fait de la politique honnête, mais dans sa vie privée il peut battre sa femme. Cela n’empêche pas de diriger un pays correctement.

Un chapitre dans le livre est consacré à la mystique amazonienne, c’est un hommage à Garcia Marquez ?

C’est une histoire vraie. J’ai dû faire un retour à la fiction une fois que le prisonnier, qui a raconté cette histoire, est parti.

Oui, je connais Garcia Marquez, il était d’ailleurs parmi les premiers signataires de ma défense.

C’est une histoire vraie. Bruno, le personnage dont je parle est un homme très intelligent, mais un peu dérangé. J’ai un peu brodé autour de lui, mais pas sur la légende du Boto noir (dauphin noir d’Amazonie).

Vous êtes resté en contact avec certains prisonniers ?

Non, mais lorsque j’étais à la biennale du livre à Brasilia, deux personnes qui étaient en taule avec moi sont venues acheter mon livre. L’un travaille à la télé et l’autre au ministère des affaires étrangères. Ils sont tombés pour quelques grammes de cocaïne achetés pour leur consommation personnelle. J’étais très content de les voir, mais ce sont deux intellectuels pas très représentatifs du monde carcéral.

Les autres ne lisent pas, ils sont capables de l’acheter pour dire je l’ai connu, c’est mon ami. Mais lire le livre, non.

Vous écrivez un autre livre en ce moment ?

J’ai des idées. Mais en ce moment, je suis très pris pour des présentations de la version brésilienne même s’il y a clairement un boycott des médias brésiliens. Avant de sortir le livre, je sifflais et il y avait vingt journalistes qui venaient et quand le livre a été publié il n’y a pas eu un seul journaliste. C’était orienté, je dois donc passer par des moyens alternatifs. Bien sûr, il faut que j’écrive, je dois payer le loyer…

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Brésil : Un tribunal lance un « torturomètre » (Journal Liberté)


« Six jours sans dénonciations de torture ». C’est ainsi que se présente, sur le site internet du Tribunal de Justice de l’Etat d’Espirito Santo (TJES), le dispositif de comptage de torture appelé « torturomètre ».

Dans un pays miné par la corruption et l’extrême violence, l’Etat d’Espirito Santo, fait office de mauvais élève. Déjà pointé du doigt par les organisations des droits de l’homme en raison des cas de torture et d’assassinats dans les prisons, le système pénitentiaire local souffre d’une image déplorable.

C’est justement par l’image et la transparence que Pedro Valls Feu Rosa, le président du Tribunal de Justice, a décidé de combattre ce mal.

Dans une salle de réunion attenante à son bureau, le président du TJES a présenté ce mardi 17 janvier, aux professionnels et à la presse le nouveau dispositif destiné à lutter contre les traitements inhumains et cruels.

Ce canal direct entre la population et la justice sera matérialisé par un formulaire accessible directement sur le site internet du Tribunal.  Le président veut toutefois éviter les accusations fantaisistes : « N’importe quel citoyen pourra dénoncer les cas de torture à partir du moment où il est en possession de preuves suffisantes. Nous ne voulons pas encourager les accusations irresponsables ».

Après avoir donné le coup d’envoi d’une initiative inédite dans l’histoire de la justice brésilienne, Pedro Feu Rosa a donné la parole au président de la toute nouvelle Commission de Prévention et de Lutte contre la Torture, le juge Willian Silva : « La première réunion de la Commission aura lieu le 20 janvier, jusque là nous serons probablement informé de 80% des actions pénales en relation avec la torture dans l’Etat d’Espirito Santo. Nous avons constaté qu’à ce jour sur 35 circonscriptions judiciaires qui ont répondu à nos requêtes, 3 cas de torture ont fait l’objet de procédures pénales. Selon mes calculs une fois toutes les réponses collectées nous aboutirons à environ dix actions pénales ». Ce mécanisme d’accompagnement et d’investigation présente des failles certaines, les informations portant sur les cas de tortures ne remontent pas jusqu’aux autorités judiciaires. « L’administration pénitentiaire qui dépend du Secrétariat à la justice ne communique pas toutes les informations à la police civile ».

La loi contre la Torture N° 9455, mise en œuvre en 1994 et destinée à criminaliser et codifier la torture dans le code pénal brésilien, n’a visiblement pas suffit à mettre un terme à une pratique qui touche en priorité les couches les plus modestes de la société.

Selon le président Feu Rosa : «Cette culture lamentable qui consiste à justifier toutes les pratiques inhumaines et dégradantes, à partir du moment où il s’agit d’un criminel, perdure même si elle diminue. Nous avons instauré cet indicateur pour éradiquer cette culture néfaste, pour que l’Etat d’Espirito Santo ne soit plus jamais l’objet de plaintes de torture auprès d’organismes internationaux. Pour que le Brésil qui est candidat à un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU ne fasse plus l’objet de ce type de dénonciations».

Un discours qui a du mal à convaincre les plus sceptiques. La Commission de Prévention et de Lutte contre la Torture compte en son sein des membres qui ont favorisé l’impunité durant toutes ces dernières années. Parmi eux le secrétaire à la Justice (ministre de la Justice local) Ângelo Roncalli, qui était en poste lorsque l’Etat d’Espirito Santo, sous la houlette du gouverneur Paulo Hartung, avait fait l’objet en 2010 de dénonciations auprès du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Un rapport de 30 pages décrivait les épouvantables conditions de détention, les assassinats et l’usage récurrent de la torture.

La Commission créée pour lutter contre la torture va donc devoir impérativement composer avec un pouvoir politique peu enclin au changement. Ce conflit d’intérêt produira t-il de la rétention d’information ? Le président du tribunal élude la question en déclarant que : « Le pouvoir exécutif et judiciaire travaillent dans un intérêt commun ».

Article publié sur le site du journal Liberté 

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